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Les Forêts Mentales, groupe Orchidée

Scène libre : Aventure

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La vieux poste de radio de Vladek crachote comme une bestiole à l'agonie. Vladek, un solitaire, un peu lunaire, un peu fou, un peu rigolo, déglingué de la cafetière mais pas dangereux en somme, est perché dans sa cabane dans les bois, encombrée de bric à brac, et il registre la nouvelle émission de Radio Frondaisons.

"Bienvenue sur Radio Frondaisons sur la fréquence 53.45, ici c'est Vladek Le Pouilleux, votre animateur préféré, pour la seule émission de radio à des clics à la ronde !

On commence cette émission avec ce que vous adorez tous et toutes, une revue des ragots de mon village !

Tout d'abord, la vieille Schmenka, et bien si elle a encore toutes ses dents, c'est parce qu'elle vole celle des Zatokiev dans leur sommeil..."

Justement, la vieille Schmenka ne goûte guère qu'on dise du mal sur son dos. Elle est en train de monter l'échelle branlante de la cabane de Vladek, déterminée à lui filer une bonne correction...

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Lasko s'arrête en pleine progression pour étouffer une toux dans le bout de chiffon qu'il considère comme un mouchoir. Depuis le temps, les fils se sont saturés de sang désormais séché et malgré les tentatives de nettoyage, la trame apparait d'un rouge brun sur un fond rosé. Parfois il se surprend à se demander si les motifs qui apparaissent au fil des toux n'ont pas un sens particulier. Il ne sait même plus quand il a chopé cette saloperie ni comment mais apparemment il n'en mourra pas cette fois ci. Pas encore.

Quelques minutes de pause forcée, la peau moite à l'idée que le bruit n'ait attiré l'attention de quoi que ce soit et il reprend sa marche.

Pour s'arrêter de nouveau une centaine de mètres plus loin face à un embranchement.Sur un rocher, un panneau rouillé marqué d'un symbole ressemblant très vaguement à un trèfle. Trois feuilles seulement et sa mémoire est encore suffisamment bonne pour lui faire choisir l'autre chemin.

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Vladek le Pouilleux entend la vieille Schmenka monter l'échelle de bois de sa cabane avec un bruit très lourd. Vladek se dit que cette fois, c'est la fin, il va payer pour tous ses cancans. Même il ne veut pas mourir sans se défendre. Il embrasse son vieux poste de radio-émetteur rouillé et empoigne une poelle à frire cabossée. Toujours le casque sur les oreilles par-dessus son bonnet pouilleux, il attend au-dessus de la trappe, prêt à frapper l'intruse.

Mais il retient son geste, quand il voit la vieille - décidément trop costaud pour son âge - porter un corps dans sa cabane. Un type pas net en uniforme paramilitaire, qui doit bosser pour une quelconque armée idéologique : les absolutionnistes, les lions de Belgrade, ou les Khlysty ?

Sur ses plaques on peut lire le nom de Lasko. "Je l'ai trouvé par là, regarde-le il crache du sang, il faut le soigner, idiot !"

Vladek fait bouillir de l'eau et pendant que la bouilloire siffle, Shmenka s'arrache une dent et en fait un pendentif pour Lasko. "ça stoppera ton hémorragie, mais pas longtemps, étranger."

Vladek exige de Lasko : "On doit pas héberger d'étrangers, c'est la loi du village ! On aurait du te tuer ! Si tu veux qu'on t'épargne, donne-nous un souvenir ! Un souvenir important !" Déjà Vladek refait les réglages de son radio, il regarde Lasko d'un air gourmand, en attente d'une rumeur bien juteuse.

Shmenka soupire, puis s'allume un cigare de foin.

"Mon gars, si tu veux survivre, il va falloir aller voir la Horde des Mutilés. Au delà du panneau avec le trèfle nucléaire. Peut-être qu'Olga la brodeuse voudra t'accompagner ?"

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Clopin-clopant, Olga suit depuis longtemps déjà le palanquin qui cahin-caha s’éloigne parmi les rares landes désolées, parmi les squelettes noircis des arbres aux branches décharnées qui n’ont que faire de prier les sinistres cieux. Si l’orage gronde au loin, cela ressemble aux bruits des armes et des mines au point de ne plus faire la différence.

Plic-ploc. La pluie fine et acide cesse doucement de tambouriner. Peu à peu s’estompe la musique discordante sur les toits des quelques carrioles, et des vieilles bâches d’infortune.Un vague sourire grimaçant aux dents gâtées accueille pourtant avec satisfaction un nouvel assemblage de points. Se croisent et s’entrecroisent les fils pour former un motif sibyllin sur de vieux morceaux d’étoffes jadis récupérés sur les morts sans marchander, car après tout ils n’en ont plus l’utilité.

L’ours et le lynx entourent un trèfle étrange comme celui de la vieille pancarte mangée par la rouille. Elle croit les avoir rêvés ; peut-être même avoir entendu des voix parler quelque part dans ses pensées comme souvent sans jamais oser répondre, là où les mots sont souvent les moins compliqués. Connaît-elle d'ailleurs encore le son de sa propre voix ?

À moins que ce ne soit la boîte à paroles entre grésillements et bruits blancs ? Un des mutilés en garde une, la faisant parfois crachoter ; quoique bien plus souvent qu’il n’oserait l’avouer… Cela intrigue beaucoup la petite boiteuse parce que dans cette boite justement, les étrangers ne semblent rejeter personne.

La créature autrefois faite femme se relève enfin après moult efforts, se dandine légèrement d’un pied sur l’autre pour manquer de choir dans la foulée. Deux bots pieds dont les orteils s’embrasseraient presque, surplombés par des jambes arquées que déséquilibre tout autant un dos légèrement bossu. Olga aimerait encore croire qu’elle danse plus qu'elle ne marche, comme cette minuscule et fragile statuette rapidement entraperçue durant un long périple, cachée dans une autre petite boite qui ne parle pas, mais jouerait prétendument de la musique. Objet diabolique ou mystique ?

Qu’importe. Ses narines se plissent. Olga hume l’air vicié, tout en se rapprochant péniblement du fameux émetteur…

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"Crevinrognodidjù !" s'escrime un homme sous la carlingue de ce qui fut autrefois un camion aux couleurs camouflages. Marrant comme dans cette partie du monde, on trouve plus de chariot militaire que civils. Et dans un élan volontaire, fracasse l'obstacle de son arme improvisée, et obtenir les fruits de son labeur sous la forme d'un liquide noir et visqueux tombant à gros bouillon sur ses traits austères.

Il tousse.

"Pfouah, de l'huile. J'pouvais pas rêver meilleure douche pour tomber malade, erk."

Alors il se laisse rouler hors des quatre fers mécaniques, s'époussetant sa combinaison délavée aux couleurs de l'ancien monde. Faut dire qu'ici, les habitudes sont comme des mauvaises herbes, elles ont la vie dure. Et cette parodie de la société d'avant qui lui sert de foyer le sait très bien. Organisant leur vie comme une horloge à coucou, le régime de Belgrade a beau préserver les apparences, il sait.

Il sait que l'or noir va manquer. Que la poudre noire va manquer. Que le cuivre va manquer. Bordel. Si on l'écoutait, il foutrait le feu à cette botte de paille et y passerait l'aimant. Peut-être qu'enfin cette aiguille sortirait des braises. Il sait même que quand bien même son p'tit bijou fonctionnerait, qu'il pourrait pas avancer droit sans se prendre un arbre en pleine poire. Mais c'est la clé, il le sait sans le savoir.

Mais allez dire aux patrons qu'il faut claquer toute la thune dans une bombe incendiaire, quand il peine à protéger les récoltes d'une végétation hostile ?
Ouais, l'échec garanti, on est pas des animaux. Parait. C'est curieux quand on y pense, les lynx ont une bonne vue, parait.

Il s’époussette du liquide végétal. Probablement. La nature est bonne que comme carburant, et même là elle trouve le moyen de coller et de s'immiscer partout. C'est écœurant.

Pendant ce temps, une radio crachote des machins de bouseux perdu au fond de la forêt. Une affaire de dents qui se déchaussent, et de vielles peaux. Puis le silence. Le silence. Té, c’était bien la peine de mettre un fond sonore s'il est pas foutu de faire son taff.

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Il aimerait bien se souvenir exactement de comment il s'est retrouvé dans cet endroit mais sa mémoire est presque en aussi mauvais état que celle du vieux Manfred après qu'une balle lui ait explosé la boîte crânienne. D'ailleurs, pourquoi il se souvient de ça à cet instant ?

Heureusement le gars en face de lui l'aide rapidement à reprendre ses esprits : rien de tel que de parler de tuer quelqu'un pour stimuler la pensée. Ou les réflexes.

Alors il parle, lentement, d'une voix rendue rocailleuse par la solitude, comme un ours qui sortirait seulement de son hibernation. Il parle de ses vieux camarades. De ceux qu'il croit être ses camarades, sans révéler qu'il est parfois incapable de discerner ceux qu'il a réellement connu de ceux dont il a entendu parler ou de ceux qu'il a entendu parler.

Et finalement s'arrête net après quelques minutes comme si il venait juste d'entendre seulement la phrase de l'autre.

"Olga la brodeuse ? qui c'est ?"

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Alors que Lasko commençait à parler de ses camarades, Schmenka écrase sa grosse paluche sur le bouton OFF : "Tu vas finir par nous attirer des ennuis avec ton machin, Vladek Stanevic le Pouilleux, fils de chamelle enragée !"

Vladek fait son contrit quelques temps, puis rebranche le poste dès que Schmenka a le dos tourné.

C'est alors que Lasko égrène la litanie des noms de ses camarades, morts ou vivants, amis ou ennemis : "Miloràd Ahmud, Luka Horvàt, Sejla Tzàdic..."

La vieille répond à la question du mercenaire concernant Olga :

"Olga, c'était la plus belle femme de notre village. Avant l'incident... Maintenant, elle suit la horde des mutilés, elle est tout à l'arrière, je ne sais pas si elle est encore bien intégrée... C'était notre brodeuse, mais maintenant elle a une aiguille spéciale, certains la disent magique, d'autres la disent maudite, et elle brode avec des tissus dérobés aux morts, un peu comme une araignée... Alors crois-moi ça peut porter que le mauvais oeil (elle passe son pouce sous ses dents comme pour conjurer le sort). Je pense qu'elle peut intercéder auprès de la horde des mutilés pour qu'ils te soignent... en échange, ça lui permettra peut-être d'en apprendre plus sur la horde et leur secret... Allons la voir ! Mais... Vladek ! Tu as repris l'antenne, saleté !"

Elle mort la main du Pouilleux et redébranche la radio.

"Arrête avec tes enfantillages et mettons-nous en route !"

Vladek rassemble ses affaires. Il veut bricoler une version portative de son émetteur radio. Visiblement, ils s'apprêtent à vivre une grande aventure, et Radio Frondaisons doit à tout prix l'émettre.

Il sort une clé anglaise volée au régime de Belgrade et démonte son poste émetteur avec. Vladek l'ignore, mais cette clé est un artefact de l'ancien temps, c'est plutôt un genre de robot en fait et c'est ainsi que Vladek réussit l'impossible : recréer un poste émetteur transportable (enfin c'est un bien grand mot : c'est un énorme amas rouillé de diodes et de micro et de bobines que Vladek doit porter sur son dos). Un artefact que convoite Luka Horvàt depuis un certain temps...

Schmenka redescend l'échelle de bois en portant Lasko. Et puis Vladek la suit, ou plutôt tombe de toute la hauteur de la cabane avec son barda radiophonique crachotant.

Dehors, le village ce n'est juste que des toits noirs de cabane et un monastère pourri qui dépassent des arbres. Tout autour, c'est la forêt aux couleurs d'acier rouillée et les montagnes comme des statues abstraites oubliées de la logique.

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Si un revers de main chasse le liquide noir et poisseux de la combinaison, c’est cette même huile ayant touché le sol qui semble désormais mue par une volonté propre. Les gouttes se lient, se délient comme une fractale en perpétuel mouvement, tandis que l’emprise s’infiltre dans une Belgrade jusque-là abritée. Et de cette huile kaléidoscopique, n’en reste désormais plus qu’un motif aléatoire gravé sur le bitume poussiéreux, à la façon d’un crop-circle. Un trèfle nucléaire dont les trois feuilles ont muté en ce qui semble être des armes.

Pendant ce temps, la boiteuse silencieuse colle machinalement une oreille à cette autre fichue radio qui crachote, crachote, grésille… Des voix traversent la fréquence, soudainement plus, et cela recommence jusqu'à retomber dans le silence… On se joue d’elle, c’est sûr ! La frustration est telle que la brodeuse serait bien allée dire sa façon de penser à l’impétueux Janko quant à l'entretien de la boite à paroles. L'impétueux Janko qui l’aurait certainement fusillé sur place de son unique œil de lynx et ses allures d’ours mal léché. Par peur des représailles, elle s’abstient.

Elle s’abstient car des mots ont traversé la radio ou sa tête, elle ne sait plus. Un écho résonne en elle, mais c’est comme avoir un mot sur le bout de la langue surtout quand on ne parle quasi plus. Et si les membres qui ont repoussé appartenaient à d’autres jusqu’à enfermer leurs âmes dans le corps des mutilés ? Et si ces âmes se mettaient à justement communiquer dans leurs têtes ? C'est qu'elle prendrait presque peur !

Luka Horvàt. Il y a quelque chose de familier dans cet assemblage, mais l’oubli a tissé sa propre toile dans l’esprit de la pensive Olga.

Olga qui chantonne, comme un mantra et sur tous les tons, cette identité au creux de sa petite caboche pleine de trous.

Olga qui sort son petit livre à souvenirs, page d’étoffe après page d’étoffe, chacune couverte de broderies pour remplacer mots à maux ce qui lui fait cruellement défaut ; mais hélas rien ne vient.

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La marre se perd en trefle, et sillons, évoquait tel un test d'encre de chine, un arsenal desuet. Comme la vie ici, en sommes. Qui aurait cru que le fordisme serait si utile dans une societé de... quelle année déjà ? Qui compte encore ?

Hmf. Peu importe. Le travail à la chaine, abrutissant, sauvait la societé postmoderne. Enfin c'est ce que répétaient les tauliers. Une histoire de travail rendant libre, qu'ils disaient.

Heureusement que le job de l'expert en mécanique induit des expéditions dans la forêt à la recherche des artefacts avalés. Heureusement ? Quand une mine deviens un grenadier dont les fruits ne sont pas sucrés ?


Mais c'est que ça vaudrait le coups de lancer une expédition contre les pouilleux. Un transmetteur, quand on y pense ... c'est une belle piece de l'avant. P'tre même qu'il faudrait enrôler le pouilleux, s'il sait s'en servir sans qu'elle finisse en grille pain fashion.

Malin, le lynx.

Quelque chose l'attire là bas, dans cet inconnu hostile. Comme une petite voix dans la tête qui insiste, ou p'tre l'inconscient qui a noté son nom étouffé dans une machine tourmentée ?

N’empêche que de fil en aiguille, il se dit qu'il va falloir proposer une petite session d'urbex à son supérieur direct, celui qui l'a dans la peau car il peut changer la culasse d'une pétoire plus vielle que le doyen de l'equipe.


Ouais, c'est le bon plan. Complétement suicidaire, mais c'est bon.

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Il regarde l'amas que l'homme porte sur son dos, incapable de savoir si il est plus admiratif devant la force ursine que le gars doit manifester pour porter ça ou sur l'ingéniosité qui permet de faire fonctionner cet engin contre toutes les probabilités. D'un autre côté, il n'aurait pas parié que la vieille était capable de porter autre chose que ses propres vêtements (parce qu'en fait de vêtements propres ça a l'air d'être aussi courant qu'ailleurs dans la région) alors, une surprise de plus ou de moins ne change plus grand chose.

Il en profite pour réfléchir à ce que la vieille vient de lui dire justement.

"Olga ..."

Il ne sait pas grand chose sur la fameuse Horde mais même les bribes de souvenirs sont suffisantes pour lui donner un coup de fouet. C'est peut être l'occasion qu'il cherchait justement. Il sourit de toutes ses dents.

"Je pense pouvoir marcher."

Pour l'instant en tous cas. Ses mains sont déjà en train de vérifier son équipement, caressant presque amoureusement les armes qu'il a pu garder avec lui alors qu'il examine du regard les ruines autour d'eux.

"Tu veux de l'aide Vladek ?"

Et puis il voit quelque chose bouger dans les ombres des décombres du monastère et s'immobilise.

"C'est quoi ça ?"

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Schmenka répond au mercenaire : "ça c'est pas bon du tout"

Le monastère lui-même a quelque chose de pas net. Les bulbes de ses clochers blancs sont garnis de protubérances comme des champignons de pierre.

La chose qui s'extirpe des ruines au milieu des ronces et des fougères, c'est une chose noire vétue d'une étole et d'une mitre d'évêque bouffées aux vers.

Cette chose qui se traîne jusqu'à eux en râlant, cette chose récite des phrases des Evangiles dans une voix rauque : "Cuit-Cuit, Jésus cuit. Cuit, cuit, Jésus cuit, on l'a bouilli !"

Cette chose qui est une parodie d'être intelligent, une masse noire de poils et de pus, une gueule écumante de crocs et de chicots, c'est un ours. Un ours horla évangéliste.

Vladek se planque derrière Schmenka alors que l'animal bestial avance vers eux à pas bourrus. "Une gitane m'a prédit que je mourrais bouffé par un ours ! Je veux pas finir comme ça ! Je veux rentrer dans ma cabane !"

Et il gueule dans le cornet relié au lourd transmetteur dans son dos : "Ici Vladek le Pouilleux pour Radio Frondaison ! Nous entamons un combat épique contre un hors-là !"

"Malheur à nous, dit Shmenka. Nous avons hébergé un étranger et cela a porté le malheur sur le village !"

L'ours brame un puissant alleluia saturé de bave et de glaires et rue sur les humains. Schmenka pare l'impact de son corps. L'ours lui attrappe la bouche dans sa gueule, et il l'attaque par l'ouverture de ses péchés : il lui arrache les dents qu'elle a volées et injecte son venin rédempteur dans les trous de ses gencives.

Puis il s'en va avec les dents volées pour les déguster à loisir.

Schmenka meurt dans les bras de Lasko.

"Tu me rappelles quelqu'un que j'ai beaucoup aimé. Je n'ai pas toujours été qu'une voleuse de chicots, tu sais."

"Fouille dans ma poche, Lasko le mercenaire, chien de guerre, chien d'amour, chien de mort. Tu y trouveras une aiguille qui a été faite avec une balle qui t'a un jour blessé. Et un petit coffret en porcelaine qui contient une toute petite dent : ta première dent de lait..."

"Maintenant, partez tous les deux vers la Horde des Mutilés. Je ne veux pas que vous me voyez mourir".

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Une étincelle dans un bocal explosif. Quoiqu'il se passait à l'autre bout du monde, son impacte sur Luka etait indéniable. Adrénaline, sentiment de perte. Il n’était pas sur de voir à quoi tout celà etait dù, mais une chose était sure, en plein milieu de la route ce n’était pas le plus agréable des moments.



Il lui manquait tant d’élément pour tisser la toile des éléments. Qui sait à quoi jouait les moires, quel fil elle avait à couper ? Pas le sien, espérons. M'enfin il allait vers le superviseur pour obtenir son droit d'aller exploiter la foret, mu par une force qu'il ne se connaissait pas.



Peut-être que les voyageurs sauraient de quoi ils parlent. Ils vont de ville en ville comme un manege de monstres humains, mais .. dans la Forêt, le colporteur est le seul moyen de connaitre le monde. Un peu comme les troubadours, diraient les pécnauds de Zagreb.



"Hey, boss. J'ai p'tre un filon à exploiter pour avoir un peu de hard-tech. J'aimerais un permi d'explorer la forêt."



Un flingue serait cool aussi. Mais ça, c'est pas gagné. Peut-être qu'un peu d'aide autochtone serait opportune. Encore ce frisson. Peut-être pour ça qu'il était si sur de lui, malgré l'inanité de ses demandes.

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Lasko reste muet. Pas la première fois que ça lui arrive, surtout depuis qu'il a entrepris de voyager seul. Ou est ce qu'il s'est retrouvé seul sans le vouloir ? Sa mémoire est floue sur ce point, comme sur tant d'autres. L'attaque a été si soudaine qu'il n'a même pas eu le temps de tirer sur l'ours. Pas qu'il soit convaincu que cela aurait changé quoi que ce soit mais cela le trouble. Il en viendrait presque à douter de ses compétences.

Il ne perd pas de temps à exprimer ses doutes et obéit comme un automate aux consignes de la vieille, se gardant volontairement de trop réfléchir au sens des paroles qu'elle vient de prononcer. Il glisse le coffret et l'aiguille dans la poche intérieure de sa tenue, il sera toujours temps de les étudier plus tard. Sans réfléchir, il se penche pour embrasser la vieille sur le front en guise d'adieu et s'éloigne, tirant le radiophoniste derrière lui.

Ils s'enfoncent dans la forêt comme dans une brume végétale, les branches semblables à des aiguilles d'acier au sein d'un feuillage rouillé jusqu'à se retrouver une nouvelle fois devant le panneau marqué du tréfle. Ou peut être est ce un autre panneau avec le même motif ?

"Va falloir que tu m'en dises plus sur la vieille, Vladek. Et sur toi par la même occasion."

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Vladek est visiblement bouleversé. C'est un simple d'esprit que le village protège des événements traumatiques en général. Il balbutie quelques mots mais c'est incompréhensible.

Il demande à Lasko de l'aider à faire une dernière chose avant de s'aventurer au-delà du panneau au trèfle. Ensemble, ils transportent le corps de Schmenka jusqu'à un sanctuaire de l'Âge d'Or, un Spomenici, un monument d'une singulière étrangeté, minéral, organique, a-t-il été toujours sculpté sous cette forme ou l'emprise l'a-t-elle déformé jusqu'à lui donner cette apparence de créature extraterrestre jumelle ?

Il dépose Schmenka au milieu, s'arrache une de ses dernières dents et la dépose dans les mains de la vieille. Les dieux de l'ancien temps prendront soin d'elle.


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"Tu n'as rien d'intéressant à apprendre de moi, Lasko, je ne suis qu'un pouilleux qui aime faire de la radio et qui trouve parfois des objets bizarres dans les ruines et à qui une gitane à prédit qu'il mourrait bouffé par un ours, et qui a été trop lâche pour accepter son destin." (il sanglote)

"Quand à Schmenka, je peux t'en parler puisque les ragots sont ma spécialité. Elle était nourrice dans l'ancien temps. J'ignore si elle a eu elle-même des enfants. En tout cas, on a arrêté de lui en confier quand on l'a surprise à leur voler leurs dents de lait. J'ignore si elle est née au village où si elle venait d'ailleurs, sans doute elle-même l'avait oublié."

Vladek refait une enjambée pour quitter le site quand un bip caractéristique se fait entendre. Il vient de marcher sur une mine. Lasko est son seul espoir. Il aurait préféré se faire bouffer par un ours...

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- Tout doux,Horvàt ! Bordel ! C’est que ça t’prend comme une envie d’pisser hein ? C’serait pas une défection par hasard ?

Dans Belgrade la dégradée, le chef bourru par excellence louche avec méfiance sur le déboulonné. Les rouages de son cerveau se mettent néanmoins en branle avant qu'il n'y aille de son petit discours.

- Trimbaler ses miches seul dans c’merdier c’pas une très bonne idée ça,mon p’tit gars ! J’ai besoin d’mes hommes ici ouèp, mais si c’que tu dis est vrai… P’tet bien qu’ça pourrait empêcher toute cette pourriture d’bouffer not’coin d‘paradis, pas vrai ? Mmh laisse-moi réfléchir… J’connais p’tet un mec. Un merco du genre solitaire. Lasko qu’il s’appelle, ouèp. L’est pas resté longtemps dans les parages, mais y nous a pas mal aidé à une époque contre la foire aux monstres. On l’a plus r’vu après ça. N’empêche qu’les ragots disent qu’il a vaincu une sorte d’lynx à trois têtes lorsque l’œil noir de la curiosité a bouffé la grande ourse, là-bas au-dessus de l’aiguille du midi à l’est ; et qu’il est maudit depuis… Vrai ou pas, j’sais pas, mais p’tet qu’il pourra t’aider.

Une toux bien grasse manquerait presque de l'achever sur place.

Page après page, rien ne vient hormis les larmes qui perlent aux yeux jusqu’à tracer des sillons sur les joues sales de la boiteuse. Des larmes avec un sentiment de perte. Puis surtout des remords et des regrets, et peut-être bien aussi de la culpabilité. L'un allant rarement sans les autres.

Partir pour comprendre serait une mauvaise idée. Il y a là comme un mur invisible qui l’emprisonne, ce fil ténu qui la retient au palanquin et au sauveur des âmes perdues aux corps abîmés, réparés grâce à une décoction aussi noire et visqueuse qu’une huile de moteur. Ne lui doit-elle pas la vie ? Et puis, il y a le fameux dessein de la horde des mutilés qu'elle désire tant découvrir, aussi secret soit-il.

Ces émotions mitigées la perturbent au point que la boîte à paroles paraisse le seul réconfort, d’y coller à nouveau une oreille, de guetter un message, un timbre familier ou non alors que le reste du campement, aussi provisoire soit-il, vaque à ses occupations. Les doigts tournent un bouton, cherchent une fréquence, bien qu’Olga ne soit pas douée avec toutes ces machines bizarres. Ce faisant, elle chantonne à nouveau mais d’une voix éraillée et très basse cette fois-ci, ce qui semble être une vieille et drôle de comptine.

"La brodeuse en pince pour un pouilleux

Qui n'a pourtant rien de merveilleux.

Son père veut pour elle un beau mariage

Voilà qu’elle menace de fuir le village

Broderie, brodera…

Et son père, de lui répondre en colère

Mon enfant, tu fais honte à ta mère,

Si tu persévères, nous irons voir la sorcière..."

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Le bip révélateur de la mine fige Lasko mais il se surprend à parler avant d'avoir pleinement réfléchi. Les réflexes. Ou l'habitude.

"Bouge pas Vladek."

Lentement il va s'accroupir à proximité de l'autre et fouille prudemment l'humus jusqu'à dégager le sommet de l'engin. Il n'a pas particulièrement envie de vérifier si c'est réellement une mine ou une de ces saloperie dont la forêt a le secret : 50% végétal, 50% explosif, 100% mortel.

"PMN"

Un des multiples dons de l'ingénierie soviétique à la Terre. Pas moyen de savoir qui exactement l'a laissée là. Pour ce qu'il en sait, elle pourrait même avoir poussé là d'elle même. Il grimace un sourire qui se veut rassurant à son compagnon de fortune (ou d'infortune) et se met au travail.

"T'inquiète pas Vladek, c'est pas un ours, t'as rien à craindre."

Intérieurement il a des doutes sur comment il va pouvoir désamorcer l'engin avec juste un couteau et une aiguille. Si seulement il avait plus d'outils, même une simple clef anglaise serait plus efficace. Ou peut être juste l'expertise de Luka pour tout ce qui est mécanique.

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Pris de panique, Vladek gueule dans son émetteur radio :

"On recherche d'urgence Luka Horvat, démineur, au Spomenici des deux ailes érigé en l'honneur de Tito et de la glorieuse utopie socialiste ! Un démineur siouplait ! Snirfl... C'était Vladek le Pouilleux pour Radio Frondaisons... Et maintenant un disque..."

Presque robotiquement, le pouilleux pousse l'aiguille de son poste ambulant sur le seul vinyle qu'il possède et qu'il passe en boucle sur Radio Frondaisons : La Bamba.

Para bailar la bamba
Para bailar la bamba se necesita
una poca de gracia
Una poca de gracia y otra cosita
Ay, arriba y arriba

Et pendant que Vladek prie tous les dieux qu'il connaisse, de Jésus Cuit à Papa Slobodan Milosévic en passant par Abdul Al-Hazred, toute sa vie défile devant ses yeux. ou du moins une partie de sa vie qu'il avait oublié.

Il est plus jeune, du moins il croit. Et il est dans sa cabane, il montre à la plus belle fille du village comment fonctionne l'aiguille de son grammophone. La Bamba commence à jouer sur un ton aigre, une broderie de sons nostalgique et infiniment exotique, le dernier parfum de l'Âge d'Or, qui les entraîne dans un pays où ni les hommes ni la nature ne seraient fous. Et Vladek ne s'en rend même pas compte tellement à ses yeux ça relèverait de la science-fiction, mais la brodeuse est fascinée par le spectacle.

Alors Vladek lui offre en cadeau un de ses poux. Une minuscule créature toute de métal faite.

Dans sa transe de mort imminente, il se pourrait bien que Vladek ait évoqué ça à haute voix dans le poste, sur fond de musique latino du temps passée.


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Le banal petit transmetteur FM continuait de crachoter sporadiquement quelques sons, signes d'une activité intrigante... Lointaine. S'il avait gardé la machine en main, c'est qu'elle avait une connexion presque synaptique avec sa psychée. Ce qu'il ne comprenait pas le moins du monde, obnubilé par sa quête de diodes et de bips, de frouch et de lumières.

Même pas peur, t'sais Boss. T'as pas à flageller des guiboles, l'jour ou j'abandonnerais l'macadam pour devenir l'machab, c'est pas demain. J'aime trop ma piaule pour ça.

Si mon flaire est bon, j'aurais d'quoi bidouiller les six prochains mois. Et j'pourrais te mettre un peu de graisse de coté pour ton canon. 'vec les rationnements, ça devient chaud quand un horlà s'balade un peu trop hors d'la zone.

Et de broder un peu pour emballer son projet complétement fou, sans aucune autre trace concrète qu'une vague intuition dans une vague direction. La curiosité l'avait piqué, et des crachotis de la radio qui restaient ... c'etait un beau bordel, et dans les cendres il y aurait de la maille à se faire. Sauf que d'un coups, son nom gueule.


Ouais euh... Visiblement, j'aurais un peu plus à faire que de ratisser de l'archeotech.

Des poux de metal... franchement, z'etaient pas assez pénibles comme ça..

Il secoue la tête, dubitatif.

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(Musique : Carpatian forest - Heilung)


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Le dernier parfum de l'Âge d'Or, qui les entraîne dans un pays où ni les hommes ni la nature ne seraient fous... Un parfum suranné de liberté et d’insouciance que la jeune fille respire jusqu’à l’ivresse, celle de la jeunesse quand on croit encore que le monde entier peut être à nos pieds. En dépit de ses pommettes rougissantes, elle s’émerveille devant ce trésor dont le nom lui échappe, mais semblant être alors de nature divine. Elle minaude et danse d’un pied sur l’autre. Tournoient, tournoient ses jupons patiemment brodés à l’aiguille, tandis qu’un rire s’extirpe de ses lèvres ! Les paroles sont sibyllines, l’air est gai, et le refrain s’entête à rester cloîtré dans l’oreille jusqu’à s’infiltrer dans les méandres labyrinthiques de son cerveau.

[Tu es le magicien des sons nostalgiques, Vladek le pouilleux !]

Les mots déjà prononcés autrefois reviennent, teintés de maladresse en s’étoilant à travers la radio, à travers l’esprit quand vient la transe hypnotique à laquelle elle s’accroche avec la pugnacité d’un ours enragé.

Subjuguée, Olga la brodeuse boiteuse n’a conscience de rien, pas même de son corps qui se meut en une danse erratique et grotesque. Encore moins de se mettre à courir enfin, presque libérée de ses chaînes cahin-caha et clopin-clopant, telle la bête immonde voûtée qu’elle est devenue. Bien moins gracieuse et rapide qu’un lynx, de s’enfoncer dans la forêt aux arbres difformes. Des arbres dont les troncs ne sont qu’ébauches de corps sans tête, esquisse d’une humanité statufiée en désuétude. Des arbres dont les feuillages ne sont qu’amas de membres épars sans logique, de yeux globuleux s’agitant en tous sens pour mieux lorgner à travers les brumes délétères ceux assez vivants pour finir dévorés et digérés par les grappes buissonneuses de bouches putrides.

Dans cette cage végétale hallucinatoire, Olga se raccroche au fil infime devant la mener au Spomenici des deux ailes. Elle avance, trébuche, rampe parfois à même la terre détrempée qui chuinte de sinistres litanies, en évitant autant que possible les pernicieuses fleurs de gloire et autres mines, se relevant à nouveau avec pour seules armes sa curiosité innée, le sentiment d'urgence, ainsi que cette brève réminiscence…

Mais qu'en dira le karma de tout cela ?

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Dans l'effort, personne ne ment même à soi même. Lasko n'a aucun souvenir de qui lui a un jour dit ça. Est ce qu'on le lui a réellement dit d'ailleurs ? Est ce qu'il l'aurait lu ? rêvé ?

Dans tous les cas, force est de reconnaître la vérité : alors qu'il s'évertue, tâtonnant de la pointe de l'aiguille qu'il vient de récupérer entre les fils, le boitier et l'espèce de croisement improbable entre racines et métal, il est contraint de reconnaître qu'il n'est même pas capable d'être sûr de ce qu'il fait.

La pointe de l'aiguille se presse, se faufile, glisse entre les câbles et finit par s'enfonce quelque part dans les entrailles de la mine. Un claquement métallique retentit, assourdissant aux oreilles du mercenaire qui ne peut s'empêcher de retenir son souffle.

Rien ne se passe. Il relève la tête avec un sourire crispé.

"Je crois que c'est bon Vladek. Tu peux lever le pied de là."

Et il s'essuie le front d'un geste machinal, inconscient de la goutte de sève et d'huile mélangées qui se mêle désormais à la sueur qui ruisselle sur son visage.

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Mass V, par Amenra, post-hardcore incantatoire scandé en l'honneur du Dieu-Corbeau.

Vladek se pisse dessus de trouille. Peut-il faire confiance aux talents de démineur de Lasko ? Deux minutes avant, le mercenaire avait dit qu'il fallait s'en remettre au mécano Luka Horvàt... Est-ce qu'il a voulu faire le job à sa place pour faire le bravache, mettant la vie du Pouilleux dans la balance ?

Vladek se voit déjà la jambe arrachée, rejoindre la Horde des Mutilés...

Il a l'impression que son pied pèse des tonnes, comme le pied-bot d'Olga...

Qu'il voit arriver, sortant de la forêt hybride et démente, entre les deux ailes du Spomenici, une apparition du passé dans la brume, un ange déchu, oui déchu, maintenant elle n'est plus que le souvenir de la femme qu'elle était, engoncée dans un socle de semelles de métal... une âme de toile greffée à un fer à repasser.

Par là rôde le lynx. Animal furtif et fier. Il sait qu'il va peut-être avoir bientôt à manger.

A la vue de la brodeuse, Vladek ne fait même pas attention à son changement d'apparence. Il court dans sa direction. Il déchausse son pied de la mine sans réfléchir.

Et la mine avait bien été désamorcée. Que Lasko ait payé son exploit au prix d'une inattention, d'une contamination par l'huile noire, ça Vladek n'en a aucune conscience.

Sauf que voilà un bruit de pétarade, un buggy d'un autre âge, rafistolé de partout, couvert de toile de camouflage militaire, piloté par un type à la mine dure qui manipule le volant tout en bricolant son véhicule à la clef anglaise... Suivant son appel, Luka Horvàt est bien venu.

Et Vladek, qui n'a pas grand-chose dans son crâne de piaf, sait quand même une chose. Quand arrivent les fils de Belgrade, les ennuis commencent.

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C’est d'un regard hagard que la croisée des destins se dévoile à Olga. Olga aux pattes folles, haletante après l’immense effort à traverser seule une jungle mutante dont le vénéfice se distille à travers les moindres pores du monde et des Hommes.

À peine le temps de reprendre son souffleun peu moins ses esprits ! – qu’un buggy pétaradant émerge de l’horizon semblable à un effrayant monstre de métal ou vil horla technologique. On la ferait passer par le trou d’une aiguille tant elle ne trouve rien de mieux que d’aller instinctivement se cacher derrière Vladek, comme s’il était l’ultime rempart magique contre la fatalité et les ennuis avec ses sons nostalgiques.

Et ses deux orbes ternis, où brûle néanmoins la flamme évidente d’une curiosité mal contenue mêlée à de la peur viscérale, retombent sur Lasko au minois souillé par l’emprise croit-elle. Un index émerge, crochu à l’ongle sale et ensanglanté, pour pointer le mercenaire…

"Le mal a dit ! Le mal a dit !"

A croire qu’elle lui jette un sort de sa voix éraillée ! Nonobstant l’incongruité de ses propres réactions et propos décousus - ce qui est tout de même un comble pour une brodeuse ! - elle passe du coq à l’âne ou du lynx à l’ours barbu et édenté pour enfin se figer, prenant le temps de le dévisager avec ses grands yeux qui lui mangent le visage... Comme pour mieux exorciser l'angoisse ou providentiellement faire disparaître toute menace.

Et c'est peut-être bien à ce moment précis que la perspective d'un succulent festin attire effectivement, petit à petit et à pas feutrés, un étrange félin à trois têtes. Aussi fourbe soit-il, le voilà qui se glisse discrètement entre les troncs sans se dévoiler trop vite, cherchant le meilleur angle d'attaque pour fondre sur sa proie... Bien que plusieurs ne seraient pas pour lui déplaire !

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Et ça péta-parade sur le cheval vapeur, bondissant les collines boisées comme un lynx rugissant. Dedans, le bon vieux mécano, qui armé d'un pistolet d'alerte vétuste, et prompt à lui faire perdre quelques doigts, se ramène, le destin aidant l'aiguillant droit dans la gueule du loups. Un champs de mine. Comme un éléphant dans une souricière.

Il descend de son engin de mort, inconscient que la bête reluque dans l'ombre. Elle reluque, de ses trois têtes avides, quelle serait la proie la plus curieuse qui donnera sa langue au chat.


"Qui est l'gazier qui me connait ?"


dit l'homme mal dégrossi encore taché d'huile. Probablement un oubli. N’empêche qu'il est bruyant, armé, et un peu fini à la pisse coté subtilité. Le regard s'égarant sur la scène, d'un air peu amène. C'est que ça doit briller, non ? Ca brille toujours dans les vieux films.


Mais le lynx tricephale, possedait-il une curieuse clé en forme d'aiguille ? continue de guetter, et s'approcher du plus isolé, du moins menacant... du plus discret, tranquille, bref de la proie idéale.

Il vient pour Lasko. Comme aimanté.

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Surgi des replis bulbeux de la forêt mutante, le lynx aux trois têtes se rue vers Lasko.

Il a mangé des âmes et ses trois gueules parlent avec les voix qui accusent le mercenaire :

"Lasko, mercenaire des fils de Belgrade, tu m'as tué parce que j'avais volé une miche de pain.

Lasko, sectateur de l'évêque en Jaune, tu m'as tué parce que je ne faisais pas le signe de la croix comme ton culte le voulait.

Lasko, sniper de Sarajevo, tu m'as tué parce que tu avais peur de m'aimer."

Qu'il dise la vérité ou qu'il mente, les voix du lynx font aussi mal que ses mâchoires quand elles se referment sur le bras du mercenaire.

Vladek écrase son poste de radio sur les têtes du monstre, qui s'affale assomé sur les herbes qui poussent à travers le sol dallé.Toute sa machinerie a bien l'air HS maintenant.

"Courons, maintenant, traversons la forêt de l'ours noir par-delà le panneau au trèfle nucléaire, allons rejoindre la Horde des Mutilés puisque c'est le but de Lasko et que c'est ton but, Olga. Maintenant, je ne te laisse plus filer, je te suivrai. Puisque ma radio est foutue, il me faut une autre raison d'avancer."

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Vu le poids de l'engin que le radiophoniste vient de casser, Lasko doute que la créature s'en relève mais il est prudent et ne s'en approche pas malgré la curiosité qui le dévore. Il hoche la tête vis à vis de son compagnon de galère et désigne le buggy encore fumant.

"On peut pas se caser à quatre là dedans ? moins discret mais au point où on en est .. ça permettrait peut être de gagner un peu d'avance."

Pas qu'il soit convaincu que l'engin, aussi efficace qu'il puisse être (ce dont il doute légèrement vu l'aspect extérieur), soit réellement plus rapide si ils doivent s'enfoncer dans la forêt, mais il n'aime pas l'idée d'abandonner une ressource derrière lui si elle est encore utilisable. On ne sait jamais. Et ça lui évite de trop réfléchir aux paroles du lynx. Ou est ce qu'il a simplement rêvé l'avoir entendu parler ? Lasko se sent soudainement fatigué, sans doute à cause de la douleur qui irradie de son avant bras gauche tuméfié à travers les vêtements de protection par la puissance des mâchoires de la créature, ou peut être à cause de la migraine lancinante qui commence à se faire sentir et le fait cligner des yeux comme un lynx ébloui. Il hausse les épaules et se tourne vers les nouveaux venus.

"Olga. Luka. Qu'est ce que vous savez de la Horde ?"

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Olga assiste à la scène, décontenancée et plus terrorisée encore, lorsque les voix émergent des gueules d’un lynx tricéphale enragé comme un cerbère affamé ! Elle en serait presque à applaudir quand enfin le valeureux ours met la pâtée au monstre.

Il faut un moment à l’éclopée pour reprendre ses esprits, se contentant de hocher la tête… Cependant, de fil en aiguille, lui revient quelque chose face à la radio HS.

«Mais ton rêve est noble et tu ne peux l’abandonner pour moi, Vladek ! Peut-être pourras-tu négocier la boîte à paroles de l’impétueux Janko ? Il ne prend pas vraiment soin des trésors de l’Age d’Or qu’il trouve… Je t'aiderai.»

À la question de Luka Horvàt, Olga pointe légèrement du menton Vladek avant de se pointer elle-même de son propre index crochu.

« Mais je ne me souviens pas d’où, ni de quand. L’oubli ronge mon esprit de mal en pis. Ton nom résonne pourtant comme un écho familier. »

Et sans plus attendre, d’essayer de grimper dans le buggy pour échapper au lynx qui pourrait se réveiller à tout moment, invitant les autres à faire de même, non sans avoir précédemment jaugé Lasko et son bras blessé un bref instant.

« Nous essaierons de répondre à toutes tes questions en route… Le temps manque pour te rapiécer à l'intérieur même si je pressens que ce n'est pas là ton but.»

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L'oeil fou, il voit le geste. La radio qui vole, le bruit horrible de la technologie qui se casse et se fracasse. Un regard noir vise l'auteur de cet attentat à la technologie. Qu'importe si ce petite monde grimpe dans le tonnerre mécanique, il ne peut laisser cette piece de technologie sur place, à la merci de cette abomination.

L'oeil saute d'un individu à un autre, chacun pensant trouver sa place dans son équipe. La horde ? Que diable ces pitoyables excentriques pourraient à voir avec lui, le Mécano de Belgrade ? Et pourquoi ces visages ont autant d'échos ? Comme l'echos d'une radio distante.

Fallait qu'il recupere les restes. C'etait impérieux, et son pistolet d'alerte, cette petoire instable, pourrait repousser le lynx le cas échéant.
D'ailleurs il fonce déjà dessus, heureusement qu'il n'y a pas tant à franchir. Qu'il recupere le materiel détruit. Est-ce une victoire, alors qu'elle n'est plus qu'un tas de féraille sans âme ? Possible, à voir si la forêt le voit ainsi.

N'empeche qu'il va falloir penser à reprendre la bagnole. Avec des passagers. Apparement.

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Lasko reste figé, partagé entre l'envie de secouer la tête pour se débarrasser de la migraine qui martèle son crâne et celle de la hoche en signe d'assentiment. Il finit par décider de ne rien faire, tout du moins jusqu'à ce que le pilote du buggy se précipite vers le corps du lynx pour y récupérer le tas de ferraille qui servait de radio. Ses réflexes prennent alors le pas et il se retrouve avec une arme dégainée braquée sur la carcasse de la créature inconsciente, prêt à faire feu si elle fait mine d'attaquer le dénommé Luka. Et tant pis pour le manque de discrétion de ce genre de réaction.

Un ricanement bref lui échappe.

"Je pense pas que je sois rapiécable, Olga la brodeuse, mais j'apprécie ton aide. Si je peux te rendre la pareille je le ferai."

Il marque une courte pause, l'esprit encore secoué par les déclarations du lynx tricéphale, avant de finalement poser la question qui le taraude alors qu'il fouille vainement sa mémoire effilochée comme une broderie fanée par le temps.

"Est ce qu'on s'est déjà connu ?"


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Luka ramasse le précieux radio émetteur en miettes, alors que le lynx se redresse comme un mort-vivant, et une de ses gueules fonce droit vers la gorge du mécano en glapissant : "Maudit sois-tu Luka Horvàt, tu m'as abandonnée au service de reproduction de Belgrade, moi ta bien-aimée !". Est-ce que Lynx raconte des mensonges destinés à faire plus mal qu'une simple morsure, où est-ce le vrai passé du mécano qui revient le hanter ? Il n'a pas d'autre choix que d'épaule et tirer sur la bestiole avant de se faire bouffer. La pétoire est HS et la bête s'écroule définitivement sur les pavés. L'huile noire qui lui sert de sang s'épanche entre les interstices herbues du dallage, entre les deux ailes de l'orgueilleux Spomenici.

Horvàt démarre le buggy, et ils traversent la forêt de l'ours noir. Des grappes de grenades pendant des branches des arbres, et un vent insidieux colporte la rumeur stridulente des horlas sonores qu'on appelle les Dushani, échos des alertes aux bombardements, pleurs des victimes ou chants folkloriques de jadis, tous ces bruits sont chargés d'une nostalgie aussi fascinante que glaçante et dangereuse.

Le buggy fait des embardées dans les sentiers cahoteux entre les arbres sans forme, Luka évite chaque mine de justesse.

Vladek aperçoit une lumière entre les arbres. Son instinct lui dit que c'est le genre de chose qu'il faut craindre plus que tout, plus que les ours. Il tente de protéger Olga de son corps, mais cette fois-ci il n'est pas assez rapide. Olga est touchée par la balle d'un sniper.

Il y a quelque chose qui perce le coeur de Vladek, comme une aiguille de douleur mentale.

Perché dans les arbres, un enfant en jogging défraîchi, armé d'un fusil Mauser allemand équipé d'une lunette de visée.

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(Atrium Carceri - Childhood I)


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Si les souvenirs s’effilochent tous les trois ans, alors la vie est peut-être une bobine de fil déroulée lorsque des morceaux épars resurgissent, et dont la mort serait la clef. Cette dernière s’agrippe, s’accroche à Olga. La première fois avec l’accident, cette fois-ci avec une balle qui la percute de plein fouet. Une fleur de sang éclot, mais plutôt que de l’empêcher, sa menotte cherche la main de Vladek.

Et son petit livre à souvenirs brodés chute d’une poche à ses pieds, ouvert sur une page d’étoffe représentant deux bambins en train de jouer au cœur d’un village bercé par la saison morte. Les points de broderie sont là assez grossiers, les motifs sont simplets, naïfs, comme un dessin d’enfant. Peut-être bien que le délire la reprend l’espace d’une poignée de secondes tandis que retombe son regard sur Lasko, et qu’elle chantonne comme pour répondre à la question.

"Shmenka a fauté, Shmenka a fauté !

Dans le lit d’un homme marié, elle s’est retrouvée

Avant que ne vienne le ventre rond, le ventre rond

Broderie, brodera, broderons les p’tits napperons

Et l’on dit quand l’enfant naquit qu’il était, qu’il était

Au village,le moins laid de tous les p’tits garçons

Mais pour garder le secret de cette honteuse filiation,

Shmenka dût voler toutes ses dents de lait, toutes ses dents de lait…"

Et la suite ? Et la suite ? Ne seraient-ce pas que des ragots ? Elle craint de la connaître quand revient ce sentiment de culpabilité, de remords et de regrets la mordant aussi fort que les paroles prononcées par le lynx. Comme pour occulter la terreur grandissante d’une mort imminente, ses yeux pleins d’amour et de tristesse reviennent sur Vladek

« Ne m’oublie pas, ne m’oublie plus… C’est avec toi que je voulais me marier… Si jamais, réalises ton rêve et sois heureux… S’il te plait. »

Point le temps de tergiverser alors que Luka donne un sec coup de volant pour frapper l’arbre de plein fouet en faisant choir le gamin de son perchoir. amplifiant ainsi le mal de crâne du mercenaire comme si une clef anglaise avait volé pour le heurter...

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Enfin.

Perdu dans ses pensées ou plutôt sa lutte acharnée pour glaner quelques bribes de souvenirs, Lasko n'avait pas vu le tireur mais il accueille la détonation du Mauser avec ce qui est presque du soulagement. Ses réflexes jouent à plein et le revolver passe presque instantanément de son étui à sa main. Une flexion de l'index et un premier projectile est projeté à plus de 400 mètres seconde en direction de l'arbre. Et un deuxième, chacun accompagné d'un grondement qui semble servir de contrepoint à la chanson de la brodeuse.

Toujours tirer en riposte ne serait ce que pour donner à réfléchir à l'adversaire. Lasko ne se souvient plus de qui a pu lui dire ça mais cela ne l'empêche pas d'appliquer le précepte à la lettre. Les deux premières balles n'ont rien endommagé d'autre que des arbres à la sève couleur de sang mais il a désormais le temps de viser et la troisième vient frapper le gamin en plein ventre quelques instants avant que le buggy ne heurte l'arbre de plein fouet.

Lasko s'immobilise devant le corps du gamin, muet une nouvelle fois et comme si il avait été lui même frappé alors qu'il fixe le visage de sa dernière victime. A part une poignée d'années en moins, c'est exactement celui qu'il voit chaque fois qu'il est confronté à un miroir.

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Il conduit, comme un dé raté. L'aiguille pointe au nord, et le lynx n'est plus qu'un souvenir epars. De même que l'arme si précieuse qu'il avait du sacrifier pour un tas de breloques sans doute inertes. La tête pleine de ses doutes, de ses questionnements, il rate le coche quand l'un de ses passagers se blesse. Du sang.


Le véhicule fait une embardée, cogne un arbre. Apparemment, il contenait le tireur mal avisé, mais coïncide avec une vengeance sans amertume. Mais du sang, dans son buggy... Ce liquide organique, et pourtant ferreux. Quelque chose lui dit que ce n'est pas normal, mais celà fait si longtemps qu'il a oublié les premiers soins.

Et puis... sa compagne... compagne ? Il a déjà besogné comme on vidange une réserve. Fait son devoir citoyen, dans les Incubateurs. Mais c’était il y a si longtemps, il ne sait même plus si ce fut récréatif. Alors y avoir une compagne... Non ? Oui ? Et si oui, était-ce grave si le Système le demandait ?

Mal de crane. Smenka chantait, oyé oyé oyé.


"Radiophilamorniste, ne meurt pas. J'ai besoin de toi pour comprendre." dit la voix bourrue, rare signe d'humanité. Ou pas.

Il sort du véhicule, et s'approche de l'enfant. D'un geste, il prélève la dime. A lui l'arme à feu. Belgrade ne jette rien. Pas un regard sur ce qui était une promesse plein d'avenir, la mort est. Pourtant celà resiste, le souffle n'est pas encore parti. Bientot. Il force.

Sauf que les coups de feu et les chocs ont forcement attirés l'attention des charognards.

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Et en effet, voilà qu'arrive l'ours noir.

Ce n'est pas le monstre fantastique qui s'en est pris à eux au Spomenici, c'est là un ours très ordinaire, famélique même, pouilleux, infesté de vers intestinaux qui pendent de son arrière-train.

Il est sorti de l'aisselle des arbres comme de nulle part, comme si sa présence était toute logique. Karmique.

Luka s'échine à faire redémarrer son engin mais déjà l'animal est sur eux. Lasko épaule son arme, mais Vladek le retient : "Celui-là, il est pour moi. C'est mon ours, c'est mon destin."

Il embrasse Olga sur le front en étreignant très fort ses deux tempes avec ses mains aux ongles noirs. Il essuie ses larmes avec ses manches crados.

Il marche droit sur l'ours. Il tend le bras pour lui caresser le museau.

L'ours grogne de surprise. Vladek passe sa main sur son mufle, l'animal se calme.

Puis l'ours lui arrache le bras ! Il a pris son dû !

Le Pouilleux hurle alors que les autres le remontent dans le buggy. Voilà que Lasko a trois mourants à son bord ! Il devient urgent de regagner la Horde des Mutilés ! Le remède universel de Vuk Rustovic semble le dernier recours pour eux. Tout repose sur les capacités de pilote du mécano serbe.

Sur le corps de Vladek, les nano-puces s'affolent. Elles perdent une huile noire.

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Au son des armes, la boiteuse tressaille. Des larmes roulent sur ses joues.

« Il ne fallait pas tuer le gamin… Tu as les mains tellement sales, Lasko le mercenaire ! Cela me revient, maintenant… Souviens-toi de Zlatan le placide... Il avait justement assez de mains pour voler bien plus... Mais n’a pris qu’une simple miche de pain... Pour nourrir sa famille alors qu’il faisait faim et froid... Mais tu l’as tué... Près de Belgrade.»

Et la scène déroule son fil entre les esprits reliés.

Une scène qui coupe net lorsque le charognard à la gueule béante émerge des ombres avec ses terribles crocs, plus pointus encore qu’un essaim d’aiguilles. Olga tend une main, espérant empêcher Vladek de le combattre, mais la fatalité veut qu’il affronte son destin. D’une voix pressante et suppliante, mais toujours aussi faible, interpelle-t-elle enfin l’homme qui a leurs vies entre ses mains.

«Luka Horvàt... il faut y aller maintenant... Peut-être trouveras-tu ce que tu cherches auprès de la horde des mutilés… S’ils nous laissent entrer...»

Les mots restent en suspens car la douleur et le sang qui s’écoule la font vaciller. Tout juste a-t-elle le temps de remettre une de ses fameuses aiguilles à Vladek, magiques parait-il. Ragots ou non, à cet instant, la brodeuse serait bien incapable de le dire.

« Pour te rapiécer… »

Ce sont désormais des pleurs déchirants de bébé à la provenance incertaine qui résonnent à travers la forêt; des pleurs qui se rapprochent, s’éloignent, deviennent insistants…

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Lasko recharge le barillet de son revolver sans s'en rendre compte. Les mains sales ? il jette un coup d'oeil machinal aux traces de sang, de graisse et d'huile qui les souillent mais quelque chose lui dit que ce n'est pas ce que la blessée a voulu dire. Il finit par hausser les épaules, toutes ses pensées tournées vers le visage du gamin, essayant désespérément et vainement de savoir si il le connaissait vraiment ou si c'est juste la maladie, ou pire encore, qui le fait halluciner.

Comme en réponse à ses questions, la migraine se fait plus forte, plus lancinante et la larme qui coule du coin de l'oeil du mercenaire est noire. Il l'essuie d'un revers de main, inconscient ou indifférent à ce que cela signifie, et se hisse à côté des deux blessés dans le buggy, s'efforçant de limiter les blessures, posant garrot et pansement.

"Allez Luka, sors nous de là ! ou qu'Aforgomon fasse rouiller ton engin."


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Une barre de métal se loge dans le front du mécanicien, une migraine comme on en fait peu. Le nombre de blessés ne cesse d'augmenter et avec lui, la pression sur les épaules du conducteur avide de technologie. Il n'y a pas fallu un instant avant de voir ce bras disparaitre, et la gerbe s'en suivre. Gerbe de sang, mais aussi de vomi sur le sol.
Zlatan, zlatan... une image futile s'envole.
Elle l'aiguille sur de bons rails, en prononçant son nom. Il se rassenere, et accepte la quête hasardeuse de rejoindre la horde des loqueteux. Encombrant espoir. L'ignorance est grande.
Et le tonnerre mécanique redémarre, vrombissant comme un animal blessé et crachant sa fumée noire en une trainée malsaine et pourtant reconfortante. Elle bondit dans une vitesse folle, évitant les pieges et cherchant une procession sans doute bruyante, mais infime dans l'immensité.
Pourtant, des carillons se font entendre. Des bruits divers, d'une activité humaine si l'on puit dire. Il est dommage que celà se conclut par un bruit violent, petaradant comme un coups de feu. La vetuste machine souffre elle aussi le martyr, et s'arrete là. De quoi occuper le mecanique alors que la procession a pris conscience d'eux..
La file de tête semble se detacher d'un membre, venant à leur rencontre. Membre est le mot juste, tant son humanité fait debat. Mais ... des membres, si, il en a. Improbabilité ambulante.

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Playlist : White 1, par SunnO)))

Le buggy rend l'âme mais il a rendu le service qu'il devait rendre : conduire tout ce beau monde à la Horde des Mutilés. Que pour ça, Luka ait dû accélérer sans tenir compte des cris de bébé qu'on entendait, et du nouveau-né ou fantasmatique qui a peut-être été abandonné dans la forêt de l'ours noir, et bien tout a un prix.

Le savoir-faire de la brodeuse va être mis à rude épreuve puisque cette fois c'est des corps qu'elle a à ravauder. Vladek est empli de douleur et de désespoir, et ça déborde sous la forme des larmes qui inondent ses joues et de la morve qui coule de son nez. Mais il est auprès de son aimée. Peut-être vont-il mourir ensemble à défaut d'avoir pu vivre ensemble.

L'être qui a accueilli le buggy a des membres, en effet. Il en aurait même plutôt trop. La chose-araignée qui fut un homme se prosterne devant les débris du poste de radio-émetteur : "Radio Frondaisons... La voix de la forêt qui nous apporte les ragots et la bamba... La voix qui nous parle..."

Plusieurs mutants s'attroupent autour du buggy. Visiblement, Radio Frondaisons a un grand audimat dans la Horde.

Des oeils torves et des gueules cassées, des robes de bure en haillons et des corps déglingués, toute la horde boîtillante et gibbeuse est là. Roulottes en vrac, fumantes de vapeurs de graillon, chevaux décharnés aux mâchoires qui grincent, bannières déchirées claquant au vent, chariottes chargées de branches mortes, d'humus et de champignons glanés dans la forêt, et des marmots qu'on ferait mieux de cacher, la horde s'avance avec joie et laideur sur les routes minées, sans peur aucune. Le grand palanquin s'arrête et en descend leur guide à tous.

Un homme dans une robe blanche très simple, le crâne rasé avec un bourrelet qui indique une probable opération du cerveau par sarcomantie (l'art de manipuler la chair). Il porte ses deux instruments sacrés : la vasque d'huile noire qui porte le trèfle nucléaire, et le goupillon.

"Bienvenue à la Horde des Mutilés. Je suis Vuk Rustovic. Vos corps sont abîmés et je vais vous réparer. Toi d'abord, Olga la brodeuse, si tu veux bien, puisque tu attends cela depuis si longtemps."

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Après avoir fait son possible pour rapiécer ses compagnons de route, Lasko est resté prostré pendant le reste du voyage, essayant désespérément de relier les lacunes restantes dans la broussaille d'oubli qui envahit son cerveau. L'arrêt brutal du buggy agonisant le sort de sa torpeur et il contemple avec une stupéfaction non feinte le spectacle de la Horde. Dans une autre vie il aurait considéré le convoi comme cauchemardesque mais il sait qu'il y a pire. Nettement pire.

"Tu vois Vladek, tu es une star ! c'est pas le moment de flancher et de mourir maintenant !"

Il glisse la main sous sa chemise, ostensiblement pour gratter son torse mais en réalité pour caresser du bout des doigts l'aiguille et la boîte que la vieille lui a donné. Il se demande si ça pourrait aider à le réparer. L'autre main vient effleurer machinalement la crosse de son revolver, cherchant le réconfort dans le contact familier du métal.

Cela lui donne du courage et il fait un pas en avant vers le guide.

"Qu'est ce que vous allez leur faire ?"

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Primitive and Deadly, par Earth, americana-psyché-drone, aventure sous mescal dans une nature hallucinée.

En guise de réponse, Vuk Rustovic claque des doigts et ordonne aux Mutilés : "qu'on apporte l'huile sacrée !" Une meute de pauvres hères en loques, gueules à moitié animales, des pinces en guise de main, des sabots en guise de pieds, poussent les massives roues de bois d'un chariot qui contient des bidons frappés d'un symbole ô combien connu et redouté : le trèfle nucléaire.

Vuk ouvre un robinet fixé sur le bidon et l'huile noire se met à couler.

"Voici l'huile sacrée, collectée sous le Spomenici des deux ailes et dans certains autres sites qui jalonnent notre parcours. L'huile va guérir vos maladies et vos blessures, grâce à la force qui la gorge, une force que nous appelons l'emprise. Et l'emprise ne fera pas que vous guérir : elle vous donnera une nouvelle forme. Une forme plus adaptée à cet environnement qu'est Millevaux.

En vérité, je vous le dis. L'humanité est révolue. Une nouvelle espèce va prendre sa place, grâce à l'huile."

Les Mutilés versent l'huile noire dans un bain. Puis deux d'entre eux s'approchent d'Olga pour la déshabiller.

"Olga, immerge-toi dans l'huile et le destin te guérira et te donnera une nouvelle forme."

Vladek tremble. Il regarde la brodeuse, il veut lui demander si elle est prête à faire ça mais il en est incapable. Il regarde courir dans ses cheveux la nano-puce qu'il lui avait jadis offerte. Il se demande si un bon coup de clef anglaise d'Horvàt sur le crâne de Rustovic serait une solution à tous ces problèmes où si en fait, il a tort et que l'huile serait leur seule et unique chance...

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Musique : Killshot - By the throat


****

Le véhicule entre dans le campement et la foule en liesse accueille Vladek. Les pleurs de bébé se sont éloignés, absentés, tus comme une nuée de voraces volatiles soudainement échappée de la volière.

Surprenante foule que craint la femme moins arachnéenne que leur monstrueux chef divinisé, malgré les fils qu’elle croise et entrecroise à volonté et à dessein lorsque l’instant le permet. Ne le permet plus.

Choix cornélien. Cornes de dieu tordu et lien distendu.

Plic ploc.

Elle tremble sur ses deux jambes aux pieds bots pas très beaux, la brodeuse qui croit tout pouvoir rapiécer avec un peu de bonne volonté ! Pupilles rétractées, elle dévisage Vuk Rustovic. Cela gratte et cela pique.

Au loin, le ciel gronde et les nuages presque immuables amassés en grappes incertaines se mettent à pisser sur la gueule des éclopés, et du reste du monde. Plus poétique, tu meurs.

Plic ploc.

Là. Cela suinte, dérange, démange, crisse, hurle. Un écho crasse à l’intérieur. Quelque part sans qu’elle ne sache trop où, la passive petite boiteuse bien trop silencieuse. Entre le palpitant et les tripes, peut-être bien.

« C’est qu’une balle. L’enlever,désinfecter, recoudre. C’est d’une femme-méd… »

Coupée dans l'élan. Une mue s’opère ou bien est-ce une soudaine crise de foi ?

Le cœur manque un battement, se serre, bat soudainement plus vite l’espace d’un instant.

Des mots de trop. Comment avait-elle pu oublier ? Elle sait maintenant le but originel. Grincerait presque des dents.

Plutôt mourir que de ne plus être humaine, se fondre dans la masse, devenir un mouton ! Pour peu que sa mémoire ne lui fasse pas trop défaut, elle n’a sans doute jamais aimé le conformisme, ou ne l'aime plus depuis cet instant hasardeux.

La mâchoire se crispe, le poing se referme tandis que mains et pinces la cherchent. Le malaise s’intensifie.

Des gestes de trop. Intrusifs. Contact froid et visqueux. Une intimité presque violée. Sans crier gare, cela a enclenché un détonateur.

«NE ME TOUCHEZ PAS !»

Jouer des coudes, du poing. Partir vite et bien sans se retourner.

Non. Vuk Rustovic ! Vuk Rustovic ! Vuk Rustovik… Comme seul objectif. Et l’humanité d’olga, cette brave et gentille fille sage jusque-là, se déchiquette en lambeaux épars, devient charpie

Vuk Rustovic n’est plus. Plus cette créature difforme. Autre chose l’a remplacé. L’ombre menaçante du tableau. Le cadavre pas du tout exquis dans le placard d’une vieille bicoque. Le vénéneux poison qui s’infiltre avec violence et fracas en tout orifice pour marquer son empreinte, sa cruelle emprise malgré l’oubli. Des résidus refont surface, occultant toute logique et raison.

L'énergie du désespoir. Profiter de la cohue, de l'effet de surprise... Ne sait pas, ne sait plus. Faire vite avant que les dernières maigres forces ne la quittent.

Profondément lui ouvrir la jugulaire sur toute la longueur avec l’aiguille bien plantée !

Démence et gerbe de sang.

Du sang partout. Du rouge ? Surtout du noir. Abstraits sillons biscornus sur des toiles de chair. Fractale diluvienne diluée.

Il faut anéantir cette figure paternelle traîtresse, et insoutenable comme cet autre ayant moisi au village, qui ne l’aurait jamais marié ou laissé partir ! Qu'elle a tué, peut-être. Qu’elle a fui, certainement. Puis, il y a eu l’accident.

Pourtant, Olga portait si bien le masque de la gentille fille au sourire de façade...

Si la claudicante brodeuse pouvait, elle danserait maintenant !

Tout cela n'est-il qu'un cauchemar ? Un rêve éveillé ? Ne sait pas, ne sait plus.

Dans sa tête, ne résonne désormais que la bamba et un unique mot, pour peu que ses pieds arrivent encore à la porter, qu'elle s'extirpe de la multitude, qu'elle...

Cela semble bien mal barré. Crescendo, son cri mental vient alors se répercuter.

[Fuyez ! Fuyez ! FUYEZ !]

Et malgré tout, de tendre une main en direction de Vladek. Peut-être en dernier espoir ou comme un adieu ? Intensément, elle le fixe. Les yeux fous oui, mais fous d’amour cette fois-ci.

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Ces galimatias ne le concernaient pas. La machine si docile, si porteuse ne marchait plus, et ça, c’était un grand malheur. Un malheur car il serait dur de justifier la perte du tonnerre mécanique. Un malheur car chaque panne était comme une mort, un deuil à tenir. C’était si rare, si précieux. Alors avec son fidèle outils, il essaye de voir si c'est le carbonnateur qui est encrassé, ou si c'est le radioactivateur qui fuit.


Mais certains sons, certains regards commencent doucement à installer une mélopée douce-heureuse. Dont les notes crochées se font autant d'hameçons qui cherchent à éperonner plus de fidèles à la parade nocturne des 100 démons. Et commence à se ressentir le malaise, quand apparait le trefle irridescent. Ce qui devait sauver Belgrade la Miraculée. Il n'y avait pas de sutra pour cette rencontre, une seule solution.


Il n'a pas regardé derrière lui, il a commencé doucement à s’éloigner, prenant le peu qu'il peut. Le reste de la radio. Parce que merde. Le fusil doit rester derriere. Il n'a que deux mains, et il entends bien que celà reste ainsi.


Remplacer l'Humanité par cette galerie des horreurs ? Quelle idée répugnante ! Il allait falloir purifier au no-palme, un carburant sans huile et bio, cette curieuse bande qu'on ne sait quelle mouche a piqué de son aiguille érodée.


Quels autres armes avaient-ils ? Comptaient-ils réellement ensemencer la totalité de la forêt de leur spores démoniaques ? Et quel sport ce serait de les fuir !


C'est à ce moment qu'il ressent le besoin impérieux de courir. De s'enfuir maintenant, l'esprit à l'arret. Comme une injonction au plus profond de son être, presque étrangère.


[Fuyez !] se joint à l'unisson.


Fuyez pauvres fou, fuyez la Fin des Temps.

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Lasko reste immobile pendant le discours de Rustovic. Il observe la scène comme si elle ne le concernait pas, indifférent en apparence. Il a la sensation d'avoir si souvent entendu ce même genre de discours mystiques, chaque fois avec des variations, mais chaque fois avec le même thème sous jacent, avec la même trame sur laquelle les représentants autoproclamés du salut brodent leurs intérêts personnels.

Et c'est avec soulagement qu'il se permet enfin de réagir quand la boiteuse égorge le prêtre et que l'appel à la fuite retentit dans son esprit.

[Fuyez !] joint il au choeur, mais il lui reste encore une chose à faire avant de se permettre de se replier.

Pas besoin de viser dans ce genre de situation, la crosse de son arme vient se caler contre sa hanche, le levier de sélection de tir bascule presque sans qu'il soit conscient de sa décision et il presse la détente avec un profond soupir de satisfaction.

Quatre secondes plus tard, le chargeur vide tombe au sol. Trente cartouches, 8 fléchettes semblables à des aiguilles curieusement aplaties dans chaque cartouches, chacune capable de perforer une plaque d'acier de 3mm d'épaisseur à 150 mètres de portée. Et la Horde n'est pas à 150 mètres. A cette distance, les projectiles sont totalement capables de traverser un corps pour blesser grièvement celui qui est derrière et le résultat sur la chair même mutante est particulièrement spectaculaire. Indifférent au sillon sanglant comme à la cacophonie de hululements, hurlements et gémissements qui en découle, Lasko recharge et presse de nouveau la détente, créant un corridor de chair frémissante et moribonde pour Olga et Vladek. Il sait qu'il ne pourra pas maintenir cette cadence très longtemps, il y a des limites à la quantité de munitions dans le buggy mais chaque seconde qu'il gagne augmente les chances de fuite de ses compagnons. Même si il n'a aucune idée de où ils pourraient fuir désormais.

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Doomsdayer's Holiday, par Grails, du post-rock oriental, psyché et dronisant, tantôt mélodique, tantôt sombre, tantras d'anciens temples profanés par les racines.

"Par ici ! Par ici !"

Alors que la petite troupe prend la fuite tant bien que mal au milieu des arbres déchiquetés et des buissons aux palmes griffues, pourchassée par les quelques survivants de la Horde, masse de chair couverte de sang et de viscères, une silhouette agite des bras pour intimer à Lasko, Olga et Vladek de suivre sa direction.

C'est une femme vêtue de loques jaunes qui semblent couvrir un équipement de survivaliste en bonne et due forme, peut-être un gilet pare-balles, des bottes, des boîtes à médecine, un compteur Geiger... Ses cheveux sont noirs et poisseux, des lunettes de soudeur mangent son visage sale. Elle tient un fusil ravaudé de partout, métal, bois, tissu et fumée, qui lui tient presque lieu de bras supplémentaire.

Elle les entraîne dans la forêt, maquille leur piste et les mène jusqu'à une trappe de métal cachée sous les feuilles mortes.

Ils sont dans un réseau souterrain fortifié. L'endroit est à moitié envahi par la forêt : des arbres blanchâtres poussent en travers des tunnels. Champignons et fougères phosphorescentes grouillent de partout.

Ils se planquent dans une salle qu'éclairent une lampe grossière reliée à un groupe électrogène. Il y a des caissons et des bocaux de nourriture pourrie.

La femme se présente enfin : "Je m'appelle Vjekoslava, je suis une éclaireuse. J'observe la Horde des Mutilés depuis quelques temps. Vous avez eu chaud."

Un braillement de bébé. Dans un des caissons, un nouveau-né, très sale. Vjekoslava l'a recueilli.

Olga est en train de mourir. Vladek se traîne à son chevet. Comme à regret, il murmure quelque chose à ses nano-puces. Les bestioles rampent sur le corps de la brodeuse. Elles lui rentrent dans le système sanguin, sauf une moitié du troupeau qui reste au niveau de la blessure et la colmatent, formant un tissu électronique.

Vladek n'a ni plus ni moins qu'en ses mains la technologie qui manquait à la République de Belgrade pour assurer sa perrénité, et même pourquoi pas, étendre son emprise sur toute la Yougoslavie.

Luka a la force avec lui. Un bon coup de clef anglaise sur le crâne de Vladek, et les nano-puces seront à lui. Vjekoslava s'est absentée un court instant pour faire une reco. Qui pourrait lui apposer de la résistance ? Certainement pas Lasko qui est mourant et à court de munitions, ni Olga qui est en train de se régénérer... Luka n'a qu'à saisir cette opportunité de faire la toute-puissance de Belgrade et de s'assurer un avancement bien mérité.


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L’incompréhensible rage a disparu.

Sentiment de délivrance ou de liberté mitigée.

Ou d’avoir fait une énorme bêtise en commettant l’irréparable.

La peur s’ancre dans les entrailles et les larmes viennent. Quelle importance ? La fin est proche. Perdre pied, se laisser emmener, traîner ou peut-être porter après le tumulte des balles et des cris. Le sang s’échappe de la blessure. Olga a froid, si froid…

La fin est proche, et avec elle, de moins en moins la force de garder les yeux ouverts. Sentir ses membres s’engourdir. Laisser le tempo du cœur ralentir jusqu’à l’ultime battement. Juste dormir. S’endormir. Délaisser sa dépouille. Emportée par l’abîme. Trouver d’autres voies.

Cela n’arrivera pas.

S’accrocher à une main, une voix.

Black-out.

Revenir en retrouvant le rythme d’un premier souffle. Inspire, expire. Vaille que vaille la douleur qui jamais ne cesse.

Cotonneuse. Olga impuissante et alanguie se sent presque enfant. Bercée par le timbre de Vjekoslava qui s’éloigne, et croit-elle par le grésillement d’une luciole au plafond. L’enfant pleure. Fugitivement, l’idée qu’elle est le nourrisson traverse son esprit chahuté, mais le puzzle se remet doucement en place.

Dorlotée. Les nanopuces la réparent lentement de l’intérieur comme de l’extérieur. Si bien là, loin des cris et du chaos. Le sommeil la gagne, elle a besoin de repos sans avoir conscience de ce qui peut se jouer, pas même de la possible trahison ou de la perte insupportable de l’être aimé.

Juste faible. Faible humaine cabossée pleine de failles.

Pourtant confiante.

De fil en aiguille, le temps et l’oubli feront leur œuvre. N'est-ce pas pratique ?

Ne subsistera qu’un stigmate sur son poitrail.

Un stigmate. Peut-être en forme de feuille ?

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Les puces naines sont-elles la clé du salut de Belgrade ? Pas sur. Rien que comprendre cette technologie pourrait prendre une vie. Mais... mais. C'est de la technologie, la grande, la belle. L'unique! Une occasion comme il ne se fera plus, comme un lynx attiré par les flammes de la curiosité qui ont tué le chat.


Le contexte se calme, la tension se repose. Enfin presque, l'electricité est dans l'air. Le voltage est tel que les dilemnes mentaux du mécanos renfrognés sont tangibles, contagieux. Abandonner cette bande de bras cassés, pour se saisir de la clé des champs, et frapper le Vladek vulnerable ?
Mais s'il est vulnérable, et que celà tuerait probablement Olga... Il y a des témoins. Cette vierge à l'enfant, espionne de la Horde. Ce militaire qui a tué l'enfant soldat à l'allegeance obscure.


Dans ce bunker vegetal, il se sent pas à l'aise. Trop de verdure, mais aussi le clair obscur des vielles lampes gresillantes rassurantes.


Pas vraiment le temps de negocier, pas vraiment les compétences pour s'emparer. Ne reste qu'une option. Revenir à l'idée originale, ramener l'expert avec sa technologie.



Une main ferme se pose sur une épaule. Sans la moindre nuance permettant le dialogue, la voix monocorde acheve le dilemne.


"Il est temps de retourner à Belgrade. Tu as de nombreuses choses à nous apprendre, Vladek le Pouilleux. Et la Horde doit disparaitre."

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Water’s Ruins par Loki Fun Lilith, du dark ambiant noisy, inondé dans une cave sous un marais sous un arbre sous une voix d’outre-tombe.

Vladek frémit à l'idée de se rendre à Belgrade. Il a entendu de drôles de choses sur cette ville et ses habitants. Une bonne grosse bande de fachos. Mais il est trop faible et trop couard pour répondre non.

Les nano-puces se sont dirigées vers sa blessure après avoir réparé Olga. Elles récupèrent des morceaux du poste-émetteur transporté par Luka et l'agglomèrent sur le moignon de Vladek. Bientôt le Pouilleux a un nouveau bras. Un amas de transistors, d'amplis, de cornets et de boutons-curseurs. La radio de Vladek est devenu un bras.

Ne se sentant plus de joie, le Pouilleux lance un tonitruant : "Ici Radio Frondaisons ! C'est Vladek le Pouilleux de retour après une petite absence ! Nous sommes dans un réseau d'abris souterrains, nous cherchons à échapper à ce qui reste de la Horde des Mutilés. Nous partons pour Belgrade pour de nouvelles aventures ! Et Vladek a maintenant une fiancée ! Olga la brodeuse a des pieds en fer à repasser mais Vladek l'aime et il va l'épouser ! Elle a tué son père qui voulait qu'elle marie un autre gars ! Vladek est le plus joli coeur du village !"

Après avoir soigné Vladek qui déjà se remet debout pour suivre Luka, les nano-puces dédaignent Lasko. Vjekoslava, avec ses haillons jaune pisse et ses grosse lunettes opaques, est revenue de reco. Elle dit au mercenaire : "Vous n'avez pas besoin des nano-puces. On dirait bien que vous avez été contaminés par l'huile. Vous êtes guéri de votre maladie mais vous êtes contaminé par l'emprise. Vous allez bientôt vous transformer, et seul le Christ en Jaune sait en quoi. Il serait peut-être temps de jeter les armes et de vous repentir. Maintenant, emboîtez-moi le pas. Si vous voulez aller à Belgrade sans vous faire repérer par la Horde, il faut que vous me suiviez dans les souterrains."

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Lasko reste une nouvelle fois stoïque alors que sous ses yeux ses compagnons sont miraculeusement soignés de leurs blessures mais le regard qu'il vient lentement porter sur la femme en jaune se ferait presque amusé.

"Je pense qu'on va encore avoir besoin de mes armes justement. J'ai pas le sentiment que Belgrade soit une destination de rêve et de paix. Ou bien alors on m'aurait menti."

Il reporte son regard sur le fusil qu'il n'a pas lâché pendant leur fuite et va lentement le déposer soigneusement contre un mur. Accroupi, il laisse ses doigts effleurer le métal comme si il disait adieu à un vieil ami. Peut être est ce le cas d'ailleurs. Finalement il se relève et hausse les épaules.

"Plus de munition pour celui là. Autant qu'il reste ici, je n'ai pas forcément envie qu'il tombe entre les mains de n'importe qui."

Il réajuste avec une méticulosité exagérée son sac sur ses épaules.

"J'ai d'autres options là dedans de toute façon. Pour le repentir et votre Christ en jaune... faudra m'en dire plus avant de me convaincre Vjekoslava"

Il examine une nouvelle fois les lieux avec curiosité avant de se tourner franchement vers Luka.

"Et on va faire quoi une fois à Belgrade ?"

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Brève sieste de laquelle émerge soudainement une Olga aux cheveux hirsutes, les traits chiffonnés, mais grand sourire ravi aux lèvres. Certaines paroles ne sont visiblement pas tombées dans l’oreille d’une sourde. Comme on dit : il en faut peu pour être heureux. Des épousailles, allons bon ! Oubliant momentanément les turpitudes de l’existence, la simplette s’extasie face à ce nouveau bras improbable tout en abreuvant Vladek de « Joli cœur », imaginant déjà les tenues, la cérémonie, les…

« La langue est décidément toujours un mollusque mal apprivoisé ! »

En parlant de langue, celle de Vjekoslava claque sèchement contre son palais. Si tant est qu’on puisse voir son regard derrière les culs-de-bouteille lui servant de lunettes, celui-ci est sans concession et posé sur le radiophoniste. En signe de désapprobation, secoue-t-elle négligemment la tête pour finalement reporter son attention sur le mercenaire.

« Pourtant, c’est de votre repentir dont vous aurez besoin et d’alliés solides. Peut-être de votre mémoire si elle vous sert encore à monnayer des souvenirs ? Tuez un chef, un autre prendra la relève. Si vous sortez, ils vous tueront. La horde des mutilés est plus nombreuse qu’on ne le pense. Votre ami vient par ailleurs d’indiquer votre destination et votre position. Pour ma part, j’ai ce nourrisson à protéger. Aussi, n’est-il plus temps de tergiverser...»

Vient une seconde d’hésitation avant de poursuivre.

« Sachez cependant qu’ils ont tenté d’empoisonner les réserves d’eau potable de Belgrade, et nos champs. C’est pourquoi je les suis tant que je le peux, telle est mon humble mission pour protéger de la corruption ce qui doit le rester. Que le Christ Jaune me donne assez de courage pour continuer ! »

Sans cesser de jacasser, la voilà qui récupère ses affaires ainsi que l’enfant pour s’apprêter à quitter les lieux.

« En les observant, j’ai d’ailleurs pu apprendre qu’ils se sont alliés à Sarajevo pour leur sinistre projet. La folie règne là-bas, on raconte même qu’ils attendent un faux prophète barbare originaire d’un autre empire. Un prétendu messie sheitanite capable de voyager sur des eaux noires et profondes avec une armée… Si leur pseudo-prophétie d'hérétiques se réalise, et certains ragots confirmeraient cette hypothèse, je vous laisse imaginer la suite.»

Vjekoslava se signe comme pour éloigner le mal absolu.

L’idée de voyager jusqu’à Belgrade n’enchante pas non plus la brodeuse qui se contente d’écouter. Toute curiosité l’a quitté tandis que la peur revient l’assiéger. Tout de même, à bien y réfléchir, des liens se tissent dans son esprit brumeux comme si une aiguille venait de la piquer, mais ses yeux s’arrondissent quand résonne un étrange tambour.

KLING ! KLONG !

À moins que ce ne soit juste la trappe de métal qui menace déjà de s’ouvrir…

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Cela fait déjà un moment que se déverse par flot irrégulier des vagues de peur et de souffrance présente comme passée. Une nouvelle fois interrompu dans ses pensés, la vieille branche décharné, couverte de terre et de jeune pousse débordante de ses nombreuses poches mainte fois rapiécées par une brodeuse dont le nom est depuis longtemps égaré, se dresse sur ses pieds.

Mihajlo scrute et observe les environs, il sait naturellement ou il est : perdue. Perdue dans les bois depuis un certain temps d'ailleurs, encore que ce dernier soit tout aussi incertain que la direction qu'il vient d'envisagé. Mais ces ondes qui s'échouent sur son crane, comme un ramassis de ragot ressassé et semé à tous vents par un radiophoniste édenté, ont éveillé la forêt et sa curiosité.

Il presse le pas, évite au tant qu'il le peut les branches basses et arbustes hauts qui pourraient l'effeuiller si ce n'est plus mais au bout d'un moment trébuche contre une plaque métallique orné de trois feuilles [feuille] arrangées en forme de trèfle. Un second mot résonne comme en écho à sa pensée [stigmate]. Stigmate du temps passé, de ce fameux age d'or après lequel court certain mécano qu'il a put croisé.

Mais l’écho est un signe pour lui, d'autres aussi. Des vagues de terreur se brise sur son caillou esseulé dans la forêt qui elle affamé s'en abreuve. Le sol vibre, les écorces suintent, les branches craquent, les lianes se balancent, c'est tout le bois qui s'agite et commence à s'armer petit à petit de dent, de piquant, de pointe, d'aiguille aussi fine et tranchante que les griffes d'un lynx.

Ni une ni deux, prend délicatement une pousse entre l'indexe et le pouce et la transplante non loin avant de l'arroser abondamment de son urée. Est ce un haricot magique, un monstroplante ou juste une fleur fanée avant même d'avoir éclot qu'il espère voir pousser ?


KLING ! KLONG !

La trappe a cédé et déverse son lot de membre hétéroclite.

Il ne reste plus qu'a la clique de rafistolé à décamper, fuir, [fuir], [fuir], … les mutilés se répandant tel une nuée.

Mais la fuite n'est pas aisée, les parois du souterrain fortifié semblent se contracter, se dilater, être prise de convulsion. Hallucination dû aux spores des champignons ou sombre réalité d'un intestin s’apprêtant à les digérer aussi simplement que le bras fut arraché par l'ours, tant de questions auxquelles ils n'ont le temps de penser, les clic clac des pinces se rapprochant déjà.

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Temple of Ancients, par Erdstall (dungeon-synth pour explorations de donjons aussi ténébreux que nostalgiques)

"Mouvements péristaltiques ! Courez ! Suivez-moi ! Courez aussi vite que vous pouvez !" s'écrie l'éclaireuse. Elle s'engage dans des escaliers et des cheminées qui les entraînent plus profondément encore. L'urgence, c'est de quitter cette section probablement fusionnée avec un organisme prédateur de l'humus.

Ils entraînent avec eux Mihaljo. Pas le temps de faire le tri.

Ils arrivent dans des bunkers qui ont jadis accueilli la vie. Des meubles pourris et couverts de mousses bulbeuses, de l'eau qui dégouline dans les cruches et les cafetières rouillées, des rats qui grignotent les napperons brodés...

Vladek rassemble tous les morceaux de draps, de toile de parachute, de pantalons militaires et de napperons qu'il peut trouver. Il passe le disque de "La Bamba" sur la platine vinyle fusionnée à son bras. Il donne un écrou à Olga en guise de bagues de fiançailles. "Veux-tu prendre un Pouilleux pour époux ? Veux-tu bien broder une robe de mariée avec ces tissus ? Nous trouverons bien une personne de Dieu pour nous marier."

Le bébé pleure. Vjekoslava lui donne le sein, comme une madone. "A Zagreb, toutes les femmes font nourrices. Ainsi, nous donnons du lait pendant longtemps."

Ensuite, elle déballe un morceau de viande qu'elle avait entreposée du papier journal.

L'ancien bras de Vladek.

"Je vous invite à partager l'Eucharistie, le corps du Christ en Jaune déposé dans cette chair. Amen."

Vladek avait beaucoup de curiosité pour Zagreb. Il imaginait y marier la brodeuse. Mais à l'instant, sa gorge se noue.

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Lasko n'est pas sûr d'avoir compris l'origine des mouvements qui ont alarmé l'éclaireuse mais il n'a après tout pas besoin de connaître tous les détails. Il prend quelques secondes pour sortir de son sac une boite oblongue marquée des lettres MRUD plus qu'à moitié effacées et l'installer dans un recoin d'un escalier. Une longueur de corde, un autre boîtier circulaire et il s'élance à la suite des quatre autres. Non ils sont cinq. Et il ne compte même pas le bébé. D'où vient l'autre ? depuis quand est il là ?

Pas le temps de penser à poser la question et ce n'est pas le spectacle du pouilleux en pleine folie nuptiale qui va arranger les choses. Lasko réprime un éclat de rire mais s'autorise un demi sourire et félicite les mariés avec une bourrade amicale que ne renierai pas un ours au sortir d'hibernation.

Son amusement disparaît pratiquement instantanément quand l'éclaireuse exhibe le morceau de bas humain et il fait un pas en arrière.

"Merci de tout coeur Vjekoslava mais je vais passer mon tour pour cette fois."

Et il se tourne vers le cinquième larron.

"Et toi, qu'est ce que tu fais ici ?"

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Essoufflé, voir exténué, ces courses folles ne sont plus de son age. Fort avancé ? Il ne sait plus. Trop de temps passé ou pas tant que ça dans ses bois à écouter la toiles. De toute façon plus qu'un seul temps compte pour lui, celui que met ses jeunes pousses à grandir.

Son regard perçant fait le tour de ces nouveaux visages et des corps stigmatisés mais pas par la forêt. Il ouvre la bouche et agite sa langue mais ne sais trop quoi dire ni comment, jusqu'au moment ou il crache une syllabe " Lut " puis plus rien mais la mâchoire semble rester bloqué.

Mais des sons dissonants font leur apparition et lui même d’enchaîner de plus belle avec cette fois ci des mots au complet : " Elles sont toutes ensemencées... " Pourquoi dit il cela ? Il le saurait ou l'aurait entendu d'une des voix perdues ?

Tout comme ce mot " Zagreb " qui lui semble si familier et qu'il répète à haute voix mais sans écho ou peut être avec son passé oublié.


Qu'importe, le morceau de chair est déposé par terre, plus une trahison voir une tentative d'avortement de sa mission. Lui qui s'est rapproché de ses estomacs sur pattes, dans le seul but de leurs faire goûter quelques une de ses mixtures, préfère sans éloigné.


Enfin on le perçoit et lui pose une colle. Il prend quelque instant, regarde au dessus de lui, autour, se tâte pour être sûr d'être encore en entier pour finir par son interlocuteur et de jeter un rapide coup d’œil au plafond avant de les plonger profondément dans ceux de Lasko presque nez à nez.

" De la haut je viens, vos peurs j'ai entendu ainsi que notre mère qui s'en est abreuvée. Apeurés vous êtes, affamée elle sera. "

C'est du moins ce qu'il pense, bien qu'elle lui avait déjà coupé deux doigts qu'il n'avait put raccommoder à défaut d’aiguille.

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Mortal skin - Dronny Darko


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Cahin-caha, clopin-clopant, courant ou trottinant derrière les autres sans pour autant fermer la marche, Olga constate qu’un nouveau barbu les suit. Pas très rassurée, en parfaite femme-monstre guère si brave, la brodeuse garde bien ses distances tout en restant dans l’ombre de son futur époux. Un futur mari célèbre en plus de cela, connu comme le lou… L’ours albinos à mâchoire polymorphe ! Un fiancé qui déjà glane moult étoffes, osant enfin faire sa demande avec la plus magnifique des alliances : un simple écrou peinant à glisser sur l’auriculaire de sa promise. Sautillante comme une nano-puce déréglée, la boiteuse n’est alors que joie et rouge aux joues :

« Je le veux ! Je le veux ! Et un beau costume pour toi aussi joli cœur ! » Chantonne-t-elle sur l’air de la bamba, exercice ardu s’il en est, rien ne semblant la dissuader du haut de son petit nuage. Les oreilles les plus fines ne douteront toutefois pas de son immense talent à surtout chanter aussi bien qu’une bouilloire.

C’est alors que sonne l’heure du dîner ! Cela tombe bien, la simplette a si faim que son estomac gargouille pour approuver, mais au moment où ses prunelles se posent sur l’offrande : Olga ne peut retenir un hurlement de terreur.

Une tête monstrueuse avec deux moitiés de visages cousues grossièrement pour n’en former qu’un. À gauche, celui de son père. À droite, Vuk Rustovic avec un œil pendouillard sorti de son orbite. Une tête monstrueuse qui la fixe en grimaçant un sourire alors que cafards et vermines grouillent, entrant dans les narines pour ressortir par la bouche, et vice-versa.

Lasko peut, quant à lui, désormais voir le corps de Shmenka qu’il croirait parfois prise de convulsions, prête à se relever d’entre les morts. La pauvre vieille serait presque méconnaissable avec son visage à moitié arraché…

Quant à Luka, c’est le beau bébé joufflu précédemment allaité qui devrait lui servir de succulent repas... Un bébé bien pâle à la chair tendre, mais aux lèvres bleutées, et dont le front est dorénavant orné d'un trèfle nucléaire.

Mihajlo ne voit pas un bras, mais une sinistre jambe surplombant un fin pied. En l’observant de plus près, il est sûr d’en reconnaître la propriétaire. Cuisse fuselée et mollet arborent un tatouage finement ciselé. Une sinueuse feuille édentée qui ne peut appartenir qu'à sa sœur...

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Et le mécaniste à la finesse ciselée de voir ce qui devrait constituer son repas. Le Jardinier a rejoins la triste épopée, mais il n'en a cure. L'esprit vagabond ne cesse de penser technologie, rouage, et fumée noire. Son coté pyromane s’élevant sans doute chaque instant davantage, à force que la forêt lui sorte par les yeux. Il n'aime pas cet endroit, qui lui rends bien. Oui... Entre les mines explosives, les ours à tentacules anaux, les sphyx lynx, et les mutants omnicéphales, c'en est trop.

Son coté xenophobe n'ecoute même pas les divergences sur la societé zagrebiste. Non, l'heure est à la boustifaille au nom du roi saure, à la mentalité préhistorienne.


"Je n'crois qu'en ce que ma clé peut démonter et remonter, la siphonnée."


L’œil descend, et la chose homme dans ses mains parait bien trop vivante, marquée du sceau de l'Anium, "our anium" comme y disent les tauliers. Du coups, il lâche l'objet du délit avec un sursaut mi dégouté mi effrayé. Et tant pis s'il avait l'air vivant...

"Qu'est ce que cette putain de connerie veut dire, la bigote ?"

La voix transparait bien plus d’inquiétude qu'elle ne voudrait.


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https://tomwaits.bandcamp.com/album/small-change-r...

"Notre Seigneur le Christ en Jaune s'incarne dans la chair de ceux qui ont souffert. Il faut manger cette chair pour lui rendre grâce et recevoir son eucharistie vraie. Je m'étonne qu'aucun d'entre vous ne veuille goûter cette manne des cieux. Mais vous y viendrez en temps voulu. L'Eucharistie Vraie nous protège des affres de la guerre.", conclut Vjekoslava

Un bruit de festivité les interrompt. Des verres qu'on entrechoque, des chants en vieux slave, le grincement de l'accordéon, la lumière vacillante des lampes à huile.

Le groupe part à la découverte de ce joyeux vacarme qui résonne dans les coursives. Ils aboutissent dans une salle fortifiée où sont rassemblés une vingtaine de personnes qui semblent vivre là en communauté depuis un bout de temps. Ils sont propres, bien habillés, mais semblent connaître une précarité de ressources, même si la rajika, l'alcool de fruits des bois fermenté, n'a pas l'air de manquer.

Ils invitent le groupe à se joindre à la fête, et les pressent de questions de l'extérieur.

"Nous vivons cloîtrés depuis des années dans ces tunnels qui conduisent aux chambres-fortes des tonneaux d'emprise de l'époque de Tito ! Nous nous cachons de la guerre. Nous fabriquons des armes pour la résistance, vous pouvez voir ici notre atelier. Mais depuis quelque temps, on capte cette radio où un gars parle de son village. Et d'après ce qu'il dit, ce n'est plus vraiment la guerre. Tout au plus des histoires de vieilles qui volent des dents de lait !"

"Alors, est-ce que c'est vrai ? Est-ce que la guerre a cessé ? Est-ce qu'on peut remonter à la surface ?"

Bosko, qui semble être leur chef, un gars bon vivant, bien en chair et en moustaches, un ours protecteur mais jovial, fronce les sourcils. On dirait qu'il voit les questions de ses protégés d'un très mauvais œil.

Vladek allait s'élancer pour révéler à tous qu'il est la star de leur poste de radio.

Mais il se ravise et se tourne vers Lukà et Lasko, qui lui semblent bien plus experts que lui pour répondre aux questions en matière de guerre...


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Lasko médite, ou tout du moins essaye. Son esprit s'est engourdi sous les coups successifs et pendant qu'il avance les images défilent dans son cerveau, comme des feuilles à l'automne : la vieille, l'ours, la boîte qu'il sent encore à même la peau, le gamin qu'il a tué, les révélations du lynx. Il essaye vainement de relier les évènements à une trame quelconque mais cela lui échappe comme la trame effilochée d'une broderie. Il en parlerait presque à Olga et ouvre même la bouche pour le faire mais se tait quand il entend la musique.

Il adresse un sourire ironique à Vladek avant de le tourner vers les membres de la communauté.

"La guerre ne se termine jamais. L'ennemi change mais la guerre reste. Il n'y a pas de paix ici, rien qu'une éternité de carnage et le rire moqueur de dieux sanguinaires."

Son sourire se fait plus large à la citation et il grimace un autre sourire à Luka.

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[Nouvelle quête : Découvrir la source de l'emprise et tenter de la détruire]

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La boiteuse n’est plus certaine de ce que ses yeux lui ont laissé à voir. Effets de spores hallucinogènes ? Sentiment de culpabilité ? Perte d’un être ou d’un élément cher ? Le tout à la fois ? Ses comparses ont-ils vu la même chose ?

Juste fermer les yeux un instant pour que cela disparaisse.

L’autre ne parlait-elle pas d’expiation ? À quoi bon y songer ou s’appesantir ? Il y a plus réjouissant dans une ou plusieurs vies.

Forte de son ignorance que l’oubli estompera tôt ou tard, c’est d’un regard détourné voire d'une moue écœurée que la brodeuse accueille la conclusion de Vjekoslava.

Le groupe se faufile à nouveau pour découvrir d’autres visages, et même de la musique avec des instruments de l’âge d’or. À peine le temps d'en profiter que les questions fusent.

Méfiante, Olga se contente d’observer.

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Le cri au lieu de l'éveiller le plonge dans une mer aux courants sournois. Des souvenir vont et viennent, sa sœur, Zagreb, la feuille ... il en a la jumelle sur sa jambe. Ils le lui avaient promis que lui seul partirai.

Pas le temps de sortir de sa rêverie ou alors il en est dans une autre bien plus surréaliste, bien plus que tout ce qu'il a put voir dans la forêt, plus que les mutants mutilés ou inversement, plus que la jambe de sa sœur. Il est face à un groupe de non combattant festoyant, au chef bedonnant qui n'a que l'ennui depuis des ans à combattre.

Valdek hésite un instant, Lasko moins. Ses propos figent l'assistance, le silence se fait, vite rompu par Bosko.

«Cher camarades, la guerre sévit toujours au dehors. Nos amis les résistants auront besoin de plus d'arme face à ce nouvel ennemi. C'est pourquoi ils nous envoient du renfort. Accueillons les comme il se doit. Musique messieurs !»

Le groupe d'éclopé n'a pas le temps de réagir et se fait happer par une multitude de mains, de doigts. De doigts qui par mégarde et curiosité déclenchent une nouvelle fonctionnalité du bras radiophonique de Valdek. D'anciens ragots se font entendre : "Ici Radio Frondaisons ! C'est Vladek le Pouilleux de retour après une petite absence ! Nous sommes dans un réseau d'abris souterrains, ... "

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Le bougon mécano militarisé comprends bien qu'il retombe sur son dos d'expliquer la tortueuse politique des Surfaciens. Et c'est pas jojo. Encore moins alors que le monde entier semble se foutre de sa trogne, que l'Univers lui-même se détermine à nuire à son Oeuvre civilisatrice. Un regard à Lasko, le mercenaire. Mais aussi à ce nouveau dans l'paysage, qu'il a pas encore completement cerné. Le jugement germera bien assez tôt.

"Pfeuh, la guerre. Tu parles que ça reve que de s'egorger la nuit, en surface. Mais ya tellement de boulot pour trouver de quoi grailler un ch'touille qu'on a pas le temps de se concentrer sur les boulots qui en vaillent la peine."

Pas vraiment un pacifiste, le Luka.

"Ya que Belgrade la Juste qui s'bouge le troufignon pour repousser cette saloperie de verdure qui veut nous bouffer tous. Pour l'reste ya les culs bénis et les paysans. Et j'parle même pas de ces saloperies de traitre de la Horde, se sont complétement fait bouffer par la forêt."


Mais la radio bras commence à bruisser, et il se desinteresse direct de l'actualité.


"Crévindioù, ça a fusionné avec les chaires ce merdier. J'serais presque jaloux."

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Les troglodytes s'agglutinent autour de Vladek. Ainsi donc, c'est lui le mystérieux radiophoniste qui enjaille leurs jours et leurs nuits ? "Passez La Bamba ! Passez La Bamba !", lui réclame-t-on à corps et à cris. Vladek ne se sent plus de joie et s'exécute bien volontiers. Il danse avec Olga et les habitants des profondeurs l'imitent très bientôt. La rajika coule encore à flots. L'accordéon aigre se mêle au disque rayé. C'est un minuscule moment de bonheur comme on ne sait les apprécier nulle part aussi intensément que dans les Balkans.

Quand la plupart retournent cuver dans leurs couchettes où se remettent à leur poste de travail, fabriquer des fusils et des pistolets pour les résistants, Bosko prend Vladek à part : "Regarde l'ami, ce sont des caps. Beaucoup de caps. De toutes les meilleurs bières de l'Âge d'Or. De la Niksicko pivo export, de la Dark Lager, de la Pvas. Avec ça, je peux faire de toi un homme riche. Je veux que tu arrêtes de parler des ragots de ton village et que tu fasses des rapports de la guerre. Je veux que tu parles des bosniaques qui égorgent des croates dans leur sommeil, des exactions que commettent les serbes, des orthodoxes qui brûlent des musulmans, des mines qui explosent et des snipers qui dégomment des enfants au petit-déjeuner. Je veux que tu dises que même les arbres de la forêt tirent sur les gens. Partage tes caps avec ton ami Lasko, je pense qu'il te fournira un tas de scoops."

Autour de Bosko, ensommeillés ou industrieux, inconscients de ce qui se trame, les hommes, les femmes et les enfants qui comptent sur sa protection et ses conseils, qui vivent sous son contrôle et fabriquent des armes pour lui, qui ne sont qu'amour pour Bosko le sage, le bon, le gentil.

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Olga se laisse entraîner dans la folle farandole, profitant de la musique et des danses comme cela n’était guère arrivé depuis… Probablement jamais. De mémoire défaillante, elle aurait pu regretter le temps des fêtes au village, mais rien ne lui revient. Un brin d’insouciance malgré tout rééquilibré par moult interrogations en voyant tous ces troglodytes aller et venir, s’affairant avec une improbable et impressionnante collection d’objets de ce vieil âge d’or béni.

Aux propos de Bosko, la brodeuse fronce les sourcils, semblant fortement désapprouver le marchandage. Bien que très ignorante sur les choses de l’univers, c’est même pire car certains termes ne lui disent rien, comme si ceux-là n’étaient justement pas du même monde !

Qu'on l'écoute ou non, c’est donc toute remontée comme un coucou et houspilleuse en plus de cela, que la petite bonne femme s’interpose :

« Vladek Joli-Cœur, y raconte que la vérité vraie dans sa radio ! Même qu’il y raconte bien ce qu’il y veut sans qu’on lui dicte sa façon de dire ! Et les gens veulent qu’on leur réchauffe le cœur, qu’on leur fasse penser à des jolies choses, et pas aux horreurs… Pis depuis combien de temps que vous êtes enfermés là ? Jamais vu autant d’objets de l’âge d’or concentrés au même endroit... »

De tripoter les touches d’un accordéon à portée de doigts pour en extirper des fausses notes. Certes, quelques instruments lui diraient bien, car ils sont comme autant de trésors suscitant l'envie, mais ce sont surtout des tas de nouvelles questions qui fusent dans sa petite caboche pleine de courant d’air... Sans aucune conscience du fait qu'en poser trop amène irrémédiablement des ennuis !

Entre la toge jaune qui offre un ignoble repas dont même un chien ne voudrait pas, et ces troglodytes certes plus aimables qu’un ours dans une caverne, la boiteuse a véritablement du mal à s’acclimater.

L’ignare finit néanmoins par se taire, certainement au grand soulagement de certains, pour observer les réactions du Lasko désormais mêlé à l’affaire ; comme des autres qui sauront sûrement mieux qu’elle à quelle sauce ils finiront par être mangés.

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Il regarde et écoute, toussotte comme pour clarifier ses pensées ou tout du moins en faire semblant et va pour ouvrir la bouche et répondre au troglodyte quand la brodeuse intervient. Il ne s'en plaint pas au contraire et accueille le discours avec son habituel demi sourire, peut être plus franc cette fois ci. Il finit par sourire franchement au radiophoniste.

"Ta femme a raison Vladek. Je peux te fournir toutes les histoires sanglantes et glauques que tu voudras. J'ai vu et participé à assez de saloperies pour faire tourner ta radio pendant des heures. Mais c'est à toi de décider exactement ce que tu veux diffuser. Radio Frondaison c'est toi."

Sa main vient effleurer les caps et s'arrête comme par hasard sur l'un d'eux marqué d'une feuille couleur de rouille. Son index effleure le métal et il ressent dans sa peau chaque minuscules traces comme si la pièce avait été lardée de coups d'aiguilles et il se tourne vers Luka.

"Tu en penses quoi de tout ça toi ?"

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Il grommelle. Se voyant déjà chasser le lynx sauvage avec la troupe, pour eteindre l'une des anomalies de la forêt, et se retrouve dans cette cave sombre à discuter radio potin et autres bilvesées de gens qui se posent trop de questions. La vie est simple pour le Belgadi. La curiosité tue le chat, et vouloir sortir de sa zone de confort est le premier signe de la folie en Milévaux.


Il croise les bras. Et réponds au mercenaire.


"J'en pense qu'une radio devrait raconter des hauts faits. Motiver le peuple à faire c'qui est juste. SI on veut s'horrificier, on les raconte le soir au coin du feu, les histoires. On peut même en inventer.


L'réel est bien plus trash que toutes les histoires que vous pourriez pondre, et ça en vaut pas vraiment le coups."

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Un vent de folie emporte les feuilles égarées dans un tourbillonnant Kolo effréné. Moment irréel mais joie bien réelle, vite balayée par un poisseux discourt tenu par Bosko. Les avis divergent sur les messages que Radio Frondaisons devrait diffuser : mensonge ou vérité, guerre ou paix.

Cela n'a que peu d'importance pour Mihajlo qui lui y voit une occasion inespérée. Après avoir choisi méticuleusement au hasard quelques jeunes plants ainsi que des graines, il arrose le tout de Niksicko pour les faire mitonner dans une vieille casserole en cuivre. Juste le temps que tout le monde prenne un repos bien mérité après leur nombreuse chevauché endiablée et le déjeuner sera fin prête.

Chacun se trouve un coin plus ou moins confortable pour roupiller mais la surpopulation laisse peu de choix. Les amoureux s'enlacent tant bien que mal pendant que Vjekoslava vient se coller à Lasko, c'est qu'il lui faudra bien un père au petit marmot. Quand à Luka et Mihajlo, ils se retrouvent à devoir eux aussi partager un lit à moins que l'un des deux ne cède sa place.

Le sommeil les prends et le temps défile au rythme des aiguilles qui tournent, jusqu'à l'heure du réveil qui vient de sonner.

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Chez Vladek, c'est tempête dans un crâne de piaf. En fait, c'est pas tellement les caps qui l'intéressaient, ou peut-être offrir des belles choses à Olga, qui mériterait une vraie belle robe plutôt qu'un truc tout rapiécé, bien qu'il lui fasse confiance pour en tirer le meilleur.

Mais surtout, il s'est demandé un instant s'il ne devait pas un devoir de vérité à son public. Que s'il y avait la guerre au-dehors de son village, il fallait en parler. Peut-être appeler les gens à se défendre. A se rebeller. A se battre pour la paix. Enfin, tout ça dans sa tête, c'était en des termes plus simples et plus confus comme des têtes d'épingles qui lui dardaient dans la cervelle.

Mais ce qu'ont répondu les autres l'a fait changé d'avis. Même Luka avait pas l'air vraiment d'accord pour que Vladek parle de la guerre.

Alors, le lendemain matin, alors que Bosko attend de lui qu'il fasse son premier bulletin de reporter de guerre, le pouilleux lance les caps en l'air et chantonne : "Ici Radio Frondaisons ! Kiril le cuistot a des rats dans ses soupières ! Alma la chaudronnière met des crottes de chat dans le métal des clients qu'elle n'aime pas ! Et Nedim le charron fait l'amour avec des biquettes !"

Une femme troglodyte s'avance parmi les autres. "Je m'appelle Adijan la poudreuse. J'en ai assez de fabriquer de la poudre pour des fusils. Je crois que Bosko nous ment sur ce qui se passe au-dehors, je veux vous suivre."

Adijan fait ses adieux aux autres, et tout le monde souhaite à la troupe un bon retour. Des bouteilles de rajika circulent de mains en mains.

Vejkoslava, après ramassé un maximum de provisions, fait signe aux autres : "je vous propose de descendre encore un peu dans les souterrains. Il me semble qu'Olga recherche la source de l'emprise et que Mihaljo recherche une plante parfaite. Les deux choses sont intimement mêlées et je pense qu'on peut les trouver dans les entrailles du complexe. Peut-être aussi qu'on y trouvera une solution pour soigner Lasko qui a été pollué par l'huile noire, avant qu'il ne se transforme. Enfin, j'espère. Ensuite, nous irons à Belgrade puisque c'est ce que tu veux, Mecano.

Tout le monde se met en route, et Vladek, alourdi par son bras radio, les suit tant bien que mal. Il ne voit pas que dans son dos, croisant les doigts et crachant par terre, Bosko lui a jeté un sort. Il ignore aussi qu'il a peut-être sauvé les Balkans, car si jamais Radio Frondaisons avait parlé de la guerre, vu le nombre de personnes qui l'écoutent et croient tout ce qu'il raconte, sans doute la guerre s'en aurait été trouvé renforcée, par les lois de l'égrégore.

Vladek ignore qu'il a sauvé sa terre natale tout en scellant peut-être son sort, comme une aiguille magique plantée dans le coeur.

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S'enfoncer dans les entrailles de la terre ? pourquoi pas après tout. Cela ne gêne pas Lasko. Il s'y sent à l'aise comme un rat dans un tunnel. Ou comme un ours dans sa caverne. Il ne peut toutefois s'empêcher de laisser son esprit vagabonder et les souvenirs évoqués par le récit du vieil Athammaus sur la chute de Commorium se rappellent à sa mémoire et le font frissonner. Heureusement qu'il ne s'agit que de simples contes. Le Dormeur de N'Kai.

Alors qu'il ferme la marche, il voit Bosko faire des signes cabalistiques et ricane froidement. Peut être que les gars du coin peuvent y croire mais le mercenaire n'accorde aucune valeur au chef autoproclamé de la communauté ou à ses pouvoirs. Mais au moins la scène aura chassé le malaise qu'il commençait à ressentir.

Alors qu'ils s'enfoncent dans les souterrains, il sort enfin de son mutisme pour s'adresser à Adijan.

"Tu fabriquais de la poudre mais est ce que tu sais utiliser un fusil ?"

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Adijan répond avec l'air le plus assuré qu'elle peut se donner : "On les testait en chassant les rats dans les tunnels. Donc oui, je pense que je saurais me servir d'un fusil."

Les conduits inférieurs sont de plus en plus envahis par la végétation. Une luxuriance illogique d'arbres et de fougères qui poussent sans lumière. "Leurs feuilles se nourrissent d'emprise", signale Vejkoslava, décidément bien informée sur les lieux.

Tout ceci attire la curiosité. Les cavités souterraines sont de plus en plus grandes. Des immenses banderoles moisies à l'effigie de Tito, de la faucille et du marteau baignent dans des marais putrides. Des colonnes doriques d'un autre temps, monumentales, érodées et déchues. De gigantesques portails plombés, frappés du trèfle nucléaire, que recouvrent des lianes de dix mètres de long.

Une foule d'oiseaux cavernicoles, blanchâtres, nus et aveugles, s'envolent d'une faille nauséabonde et garnie d'arbres.

Vladek a recommencé à émettre sur Radio Frondaisons, mais sa voix se fait toute petite, intimidée.

"ça doit être par là", annonce l'éclaireuse aux loques en jaune.

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La troupe s’est agrandie et avec elle, les tunnels menant plus en profondeur dans les entrailles de la terre. Des tunnels ornés d’une végétation d’autant plus dangereuse qu’elle se nourrit de l’emprise, comme le souligne la toge jaune. Une emprise qui semble la source de tous les maux de ce monde en ruine.

L’emprise qui a certainement servi à créer la potion ayant monstrueusement modifié les mutilés. L’emprise que craint Belgrade, et habituellement les suivants du Christ jaune. L’emprise qui transforme, et ronge, et dévore tout ici-bas, semblant cause de folie, d’horreurs innommables… Olga n’est guère rassurée, et c'est pourtant là l'ennemi qu'elle s'est choisie.

Si l’égrégore l’effleure, sentant bien la connexion entre toute chose comme tout le vivant, jusqu’aux pensées les plus intimes voyageant d’esprit en esprit comme un canevas exécuté à l’aiguille : la femme monstre aux deux pieds bots ne craint que le trop visible.

Elle craint Lasko qui se changera tôt ou tard lui aussi en une ignominie, n’en dit rien, évite d’y songer pour ne pas que la pensée se prolonge jusque dans les autres têtes, ni ne les inquiète.

Cela la gêne, ce manque d’intimité. Cela la dérange de ne pouvoir réfléchir, de ne pouvoir [rêver] toute seule sans que personne ne trifouille sa caboche, de [fantasmer des futurs possibles], d'[avoir un jardin secret]. Ce n’est pas quelque chose d’inné, mais peut-être que la Olga aussi se métamorphose encore en dedans.

Elle s’est même retenue d'envisager à quoi ressembleraient les enfants qu’ils auront, avec Vladek, quand tout cela sera fini. C’est qu’il ne faudrait pas que son joli cœur prenne peur, si pour la première fois depuis jamais, elle s’autorise enfin à [imaginer], à vouloir [créer une vie meilleure]. Pour elle, les autres... [Changer le monde ?]

[Créer le champ des possibles !]

Un souvenir surgit alors. Un souvenir que la boiteuse n’est pas certaine d’avoir vécu. Peut-être l’a-t-elle marchandé autrefois ? Olga est-elle seulement celle qu’elle prétend être ?

Une autre vieille, un autre lieu. Le visage parcheminé plein de bienveillance, et cette voix douce qui contait de drôles d’histoires sur le fait qu’il aurait fallu aimer la forêt, l’honorer, en prendre soin en évitant la guerre de l’or noir. Des histoires à dormir debout à propos de gens qui avaient découvert que les arbres étaient reliés comme des familles, et ressentaient des émotions. Les humains avaient oublié tout cela, pendant que d’autres s’acharnaient à vouloir devenir riches avec de l’huile de moteur qu’on trouvait quelque part dans le sol. La forêt avait probablement commencé à se venger lorsque les plus belliqueux s'étaient mis à faire pousser des trèfles nucléaires partout. La vieille avait dit avoir décrypté d’anciennes inscriptions sur de drôles de babioles qu’elle appelait [livres], qui étaient [remplis de feuilles] car dedans, il y avait tous les secrets du monde, même si apparemment il avait fallut tuer des arbres pour les fabriquer. Des secrets souvent perdus, lesdites babioles servant de combustible quand venait la saison froide.

Cela avait semblé tordu et tortueux à Olga. Tuer des arbres pour mettre les secrets de l'univers dedans quand il fallait aimer la forêt ? Illogique, même ! Elle n'en avait alors rien cru, mais avait gardé l'idée des livres pour ses broderies sans avoir à tuer qui ou quoi ce soit pour cela, quand bien même avait-elle pris deux vies pour d'autres raisons.

C’est au cœur de ses complexes pensées que la brodeuse lâche un soupir las , entendant une énième fois Lasko évoquer des armes, des flingues, de quoi toujours tuer plus, encore… Comme si telle était son obsession, comme si tel était le centre de son existence.

[Lasko, il ne doit plus avoir de cœur. Peut-être même qu’il est déjà tout vide à l’intérieur…]

Au cas où elle penserait trop fort, de revenir bien sagement reprendre la main de Vladek comme pour se protéger d’éventuelles représailles, tout en restant persuadée que le pire était à venir...

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Surpris et émerveillé par la scène révélé à ses yeux éberlués que cette luxuriante végétation entre mêlée aux stigmates de l'age d'or, ne lui ôta pas l'idée que les mots de Vejkoslava venait de faire germer.

[Du bétail que l'on mène à l'abattoir]. Ne sont ils pas entrain de suivre leur bourreau qui par l'égrégore a senti leur désire de vérité qu'elle voudrait faire taire ?

D'ailleurs ce dernier est soit plus puissant en cet endroit soit certains s'y s'ouvrent et diffusent leurs pensées. Des mots résonnent aux siennes : Le [jardin secret] de Millevaux [rêve], [fantasme] de [changer le monde] pour [une vie meilleure].
Mais meilleure pour qui ?

Il ressent ses deux doigts manquants et doute de la voie prise jusqu'à maintenant, certain il fut un temps du [champ des possibles] de vivre avec cette forêt, si l'homme s’apaisait. Sauf si celle-ci se nourri de l'emprise qu'elle a put répendre pour assurer sa survie , apprendre de ces vestiges d'humanité et créer l'oubli pour qu'ils ne puissent se servir du passé en l'engloutissant dans les tréfonds de la terre avec elle.

Quelque soit ses doutes sur les origines du mal et sur les [futurs possibles], blanche ou noir elle doit en être.

«Valdek, cesser les ragots et narrer toute la vérité tu dois, sorcière Vejkos... »

Une arme a craché, un trèfle rouge apparait alors que pousse des ombres mouvantes, réveillés par le son assourdissant qui ricoche sur les parois de la caverne.

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Ya des moments, le cerveau cesse de carburer. L’étincelle ne lance plus l'explosion, l'moteur se grippe et les tambours des tempes cessent de battre. Comme si une aiguille avait injecté un sérum morphinoide.

Et ces voix... Qui ne sont pas les siennes. Qui bourdonnent. Qui fusent, comment autant de balles de fusils traversant son âme et laissant une empreinte déchirée derrière elles.

Son cerveau lutte, faiblement. Le grandiose déchu du Titorisme flamboyant a un impact certain sur le belgadi. Le Trèfle, Flamboyant, parait briller d'une couleur surnaturelle. Est-ce vraiment sage de s'approcher du feu, tel Prométhée ?
Les yeux brillent, et avec eux le désir d'en savoir plus. Cette curiosité dévorante, ce gui ensemencé qui parasite la raison.

Ce
[Jardin des Secrets] pourrait être le [fantasme] d'une vie. Ici, le faste côtoie le [rêve] et sous les fougères se cache probablement assez d'armes pour [changer le monde]. Car dans ce [champs des possibles], peuvent germer les graines de [futurs] tout aussi [possibles].

Le prouve ce son qu'il connait bien, la poudre flamboyante, l'éclat éphémère d'un fût.
[Et qui fût, sera]. Il a à peine le temps de se mettre à l'abri, guettant le danger. Probablement des autochtones, des Horlà loin. Des Titoistes ? Un autre coups ricoche. Si ennemi il y a, il voit mal. L'obscurité aidant surement, tels des Morlock de HG Wells.

Il est mécano, pas soldat. Comment voulez vous qu'il se sorte d'un guêpier pareil ? Le regard se porte sur Lasko, le guerrier sans poùdre. A lui de prouver ses talents spécifiques.

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Mass V, par Amenra, post-hardcore incantatoire scandé en l'honneur du Dieu-Corbeau.

Vjekoslava s'est écroulée sans mot dire. Elle a chu dans la boue marécageuse, un sourire aux lèvres, un impact de balle rouge entre ses deux yeux.

La personne qui a tiré s'avance de son poste de tir, dans une balustrade jadis destinée aux grands discours socialistes, aujourd'hui, c'est juste un nid à oiseaux blêmes couvert de lianes dégoulinantes. L'homme est vêtu d'une tunique faites de draperies rouges entremêlées, qui lui donnent un air de bédouin. Son arme est un fusil steampunk d'assez gros calibre, couvert de chatterton, de lanières de cuir, avec des manivelles et des soupapes un peu partout. L'homme a le visage grếlé, des sourates du Coran tatouées sur le front.

Il crie depuis son promontoire :

"Je me nomme Hussein Filipović et je viens de Sarajevo. Je vous ai sauvé la mise si vous voulez mon avis. Je traque cette espionne depuis un bout de temps. Elle cherche à réveiller une entité que les fous de Zagreb appellent le Christ en Jaune. Il est derrière cette porte, il attend en veillant et tient dans sa main la plante suprême, le trèfle nucléaire, qui dit-on a le pouvoir de transformer en dieu celui qui le consomme, et qui plantée en terre, réensemencerait la planète d'une flore nouvelle. En vérité, Vjekoslava voulait vous sacrifier au Christ en Jaune. J'ai amené assez d'explosifs pour faire péter tout ce truc. Aidez-moi à poser les charges."

Un bourlingueur comme Lasko est capable de déchiffrer les sourates tatouées sur le front du sniper. Ce sont des sourates sheitanites. Ce Filipović vénère le Sheitan, celui qui apporte Al-Milval. L'abomination forestière et organique. Le plus discrètement possible, Adijan recharge le fusil de Lasko...

Vladek repense aux paroles de Mihaljo. Il serre la main d'Olga. L'effort de réflexion lui fait plisser les yeux comme un lynx aux abois :

"Dire la vérité ? Mais qu'est-ce que la vérité ?"

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Une part de lui reconnaît qu'il devrait certainement se désoler de la mort de leur guide, surtout compte tenu du fait qu'elle leur a sauvé la vie face à la Horde. La vérité est qu'il ne ressent pas grand chose et les voix qui se mélangent dans son esprit n'arrangent rien. A se demander si laisser la forêt engloutir le monde ne serait finalement pas la meilleure solution. Ou la moins mauvaise. Il essuie sans y penser, d'un geste devenu machinal, une nouvelle larme noire et se penche tout aussi inconsciemment pour fermer les yeux de la morte. Pas de souffrance et la certitude d'être sur le point d'accomplir son objectif. Pas une mauvaise mort finalement.

Il se relève lentement et sourit à Vladek.

"La vérité c'est simple : Vjekoslava était une adepte du Christ en Jaune, elle l'a dit elle même. Cet homme est un sheitanite, il ne s'en cache pas. Il l'a tuée, c'est un fait. Le reste ... juste des ragots."

Il hausse les épaules avant de se tourner vers le promontoire.

"Et qu'est ce qui dit que tout faire péter ne réveillera pas .. ce qu'il y a de l'autre côté ?"


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La balle a percuté de plein fouet la femme en jaune, et Olga a un mouvement de recul avec l’envie de fuir. Les viscères en vrac, noués, sans encore en être à se pisser dessus. La couardise viscérale de ceux qui ont envie de vivre ne serait-ce qu’assez pour voir les enfants grandir ou le monde changer. Peut-être s’en lamenter ensuite si cela prend pire tournure sans n’avoir rien fait pour l’en empêcher. Tant pis si c’est dans le déshonneur et la lâcheté… Elle dira qu’elle n’avait pas les moyens de ses convictions récemment découvertes, qu’elle a oublié, qu’elle ne pouvait rien y faire, que ce n’était pas sa guerre après tout…

Un pas en avant, dix en arrière. Juste par pensée.

Heureusement, la main de Vladek est assez présente pour la retenir, et elle s’y accroche toujours autant pour garder solide le rempart contre le reste de l’univers qui parait si hostile.

Bien que ses jambes se remettraient aisément à jouer des castagnettes, et sans doute pour ne pas céder à la panique en se donnant assez de courage, Olga réfléchit à haute voix. Ce faisant, elle profite peut-être que le bouton de la radio soit potentiellement enclenché.

« La vérité… Tout le monde l’a la sienne, non ? Qui a tort ? Qui a raison ? Tout le monde et personne ? P'tet qu'en fait, tout le monde s'en cogne d'la vérité ! P'tet que chacun y voit pas plus loin que le bout de son pif en servant ses propres intérêts, ou en servant les intérêts de chefs ou de dieux sans réfléchir par soi-même, prêts à mourir pour des causes sans savoir si elles sont justes ou pas ? Ceux-là n’ont que la vérité de leurs chefs ou leurs dieux, pas la leur. Non ? Pourtant, j’ai beau réfléchir et c’pas facile hein, mais de ce que j’en vois, ça mène toujours au chaos et à la destruction. Et ça, pour ce que ça vaut, c'est MA vérité à moi à cet instant précis.

Les ragots disent que la folie a l’emprise sur Sarajevo. Du coup, Hussein Filipović : Quelle est TA vérité ? »

Avec un peu de chance ou sur un malentendu, avoir la langue bien pendue pourrait donner assez de temps aux autres pour retourner la situation sans l'aggraver… Bien que ce soit pas sa guerre, après tout.

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Écarlate est la feuille qui tombe à ses pieds. Un goût de fer en bouche, du rouge dans les yeux. Il se sent vieux, las et usé. Compte-t-il au moins pour quelqu'un encore ou n'est-il déjà qu'une ombre du passé dont plus personne ne se souvient, ni ne l'attend depuis fort longtemps. Tétanisé, le regard fixé sur celle qu'il allait accuser de sorcellerie, il attend. Peut-être espère t il lui aussi une balle, une aiguille métallique qui prend si facilement la vie et délivre le repos ultime. Être libéré de ce pesant oublie qui efface ce qu’il fut, ce qu’il est et surtout pour qui il a été un jour.

Il déglutit et reste figé, enraciné et déraciné de ses convictions par les mots de Filipović, de Lasko et d'Olga, qui sèment encore plus le doute. Presque dans un murmure, amplifié par l’acoustique du lieu, il poursuit ses interrogations.

" La vérité cru, écorche, met à nu et fait mal. Celle dont tout le monde se drape, sienne ou pas, n'est qu'un masque, un voile, une illusion pour se cacher à nous même. Un leurre pour ne pas voir la réalité. Car on veut exister dans le regard des autres, alors on joue un rôle afin d'être vu, reconnu et avoir la sensation de sentir que l'on a une place, une fonction, une utilité dans ce monde et avoir l'illusion de ne plus être seul et d'être vivant. Mais le somme nous, vivant et pas juste des âmes perdues dans un ramassis de souvenir du présent et du passé qui ne nous appartiennent peut être pas ? "

Puis de reprendre d’une voie clair, plus présent, de nouveau dans son rôle.

" Raison la ferré a, sa vérité chacun a, mais fantasme d’un espoir commun nous pouvons avoir. Le choix nous avons. "


Du haut de son pupitre rongé par la végétation Hussein Filipović prend la parole.

" Ma vérité est simple, personne ne doit avoir le trèfle nucléaire qui doit être détruit pour libérer Sarajevo de l’emprise de la folie."


Une autre déflagration, Bosko a parlé, Hussein chute de son promontoire.

" Vous parlez de vérité, voici la mienne. Ce trèfle me revient, il est à moi ! Et a personne d’autre ! "

Il s’écarte du groupe qu'il menaçant de son fusil de fabrication troglodyte et se dirige avec la grâce d’un ours vers la porte massive.

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Dioxydes, par Mlada Fronta, entre électro minimaliste et post-indus, une excursion hypnotique dans les cités et contrées fantômes désolées où toute vie a abdiqué.

"Non !"

Vladek s'est-il fantasmé en héros ? Est-ce que tout ce que les autres ont raconté dans son micro lui a tourné la tête ? Il se rue vers Bosko pour l'empêcher d'ouvrir le portail qui conduit aux horreurs des siècles passés, végétales, radioactives et divines. Il le frappe avec son bras métallique. La Bamba se déclenche. Bosko riposte et tire sur le pouilleux en plein cœur, puis s'écroule, le crâne défoncé.

C'était peut-être ça le mauvais sort.

Vladek est dans les bras d'Olga. Sa blessure au coeur saigne fort. Les nano-puces s'activent autant qu'elles peuvent.

Adijan pleure sur le corps de Bosko. C'est plus fort qu'elle.

Vladek attrappe Lukà par le col : "Cette fois-ci, mes p'tites puces pourront pas me sauver bien longtemps. Ramène-nous chez toi à Belgrade pour qu'on puisse nous marier et que je puisse t'apprendre comment fonctionne les ptites puces... Promets-moi que vous vous en servirez pour faire le bien."

Puis il commence à délirer.

"Schmenka, non... me vole pas ma dernière dent..."

Il est dans le fantasme.

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Le bon côté de mauvaises nouvelles et catastrophes à répétition c'est qu'on finit presque par s'y habituer. Lasko a l'intuition que ça n'est pas une marque profonde d'appartenance à l'humanité mais au point où il en est, il n'est pas sûr qu'il ait des raisons de le regretter. Il se contente de réagir de son mieux et pour l'heure sa priorité est de sortir les autres de là.

Il laisse tomber une bonne partie de son paquetage sur le sol sans trop d'hésitations et va charger le corps du radiophoniste. Il n'arriverait pas à porter les deux de toute façon. Il ne garde que son couteau et son vieil automatique, il n'est pas encore prêt à se laisser désarmer.

"T'as entendu le monsieur Luka. Indique nous le chemin pour Belgrade."

Il grimace un rictus à demi ironique avant d'ajouter.

"Et dépêche toi, je sais pas ce qu'ils mangent dans la forêt mais il pèse son poids. Ou alors c'est sa radio. On n'a pas le choc des photos mais il y a certainement le poids des mots et des ragots."

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Le temps semble s’échapper.

Elle n’a pas vu Bosko les suivre et se jeter sur le portail. Juste une ombre avant que Vladek ne se rue sur l’importun. Une balle en plein cœur pour l’un. Des morceaux de cervelles éparses maculant la roche et les branchages pour l’autre.

Un hurlement grotesque d’ours blessé ou de lynx enragé retentit, animal et désespéré.

C’est la boiteuse affolée qui voit son radiophoniste chuter.

Stigmate de la peur. Peur de perdre l’amour à peine retrouvé. Peur des vains rêves échoués sur la grève.

Lasko soulève l’homme qu’elle aime alors que le hurlement se répercute encore.

Le hurlement se répercute, et avec lui, n’existe plus un unique Hussein Filipović. Il en existe désormais plusieurs. Tous jumeaux. Tous armés. Tous récitants d’obscures sourates.

Tous menaçants la troupe de bras cassés. Tous prêts à tirer.

Six. Ils sont six. Figure d'une hydre diabolique ou d’harmonie ?

Six. Comme le sont ceux qui se sont engagés trop loin dans les entrailles de la Terre. Un pour chacun.e dans un épineux face-à-face. D’une seule voix enfin :

« Vous n’avez plus le choix. Vous devez poser les charges. Ensuite, et ensuite seulement, nous vous laisserons partir pour Belgrade. »

Paniquée, Olga jette des regards tant à Vladek qu’au portail. Il n'est plus question de curiosité. Ses lèvres se posent sur le front de son joli-cœur. Envolés les bonnes résolutions ou le vague sursaut de conscience alors qu’elle fait mine de vouloir s’exécuter. Cette histoire de plante miraculeuse n’est pas non plus tombée dans l’oreille d’une sourde… Et si cela existait ? Et si cela pouvait le sauver même si l’immortalité semble terriblement longue à bien y réfléchir ? Tout espoir est-il si vain ?

Une seule et unique solution pour en avoir le cœur net...

Elle se décide. Elle tente alors d’ouvrir le portail sans user du moindre explosif, sans poser la moindre charge.

C’est à ce moment précis qu’à la place du corps de Bosko, la vieille Schmenka se relève. Un collier de dents à la longueur infinie entre les doigts...

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Quelle frustration. Désarmé. Devant subir derrière son promontoire les coups de feu et les divagations croyantes d'une série de prédicateurs toujours plus zélés. Il était mécanicien, pilote à ses heures, mais certainement pas guerrier.
Si le feu coulait toujours dans ses veines, il côtoyait désormais une sacré douche froide. En allumant la radio ce matin, il n'escomptait certainement pas ce genre de finalité trop finale à son gout. Vladek s'écroulant encore, fleurtant plus souvent avec la mort qu'à son compte.


La passivité s'imposait, tant par lâcheté que par sidération. Des animaux avaient rejoins la danse, que diable. Que Sheitan ? Il l'aurait descendu, pour sur. Mais laisser le statut quo à quelqu'un d'autre ? Rah que de surplace, d'embourbement dans les méandres d'une réflexion trop approfondie.


"Forêt me tue... Un pas-mort. Manquait plus que ça."

Le mot zombie était tombé dans l'Oubli, c’était un fait. Voir une trépassée se lever, une trépassée qui n’était pas là tantôt. Des profanateurs hexuplés. Des spores. Cette foutue forêt devait leur balancer des spores hallucinogènes. Ce ne serait pas la première fois qu'elle se serait adaptée pour foutre le boxon dans le tête des braves gens.


"Vladek, sac à puce, t'as pas interet de claquer maintenant."


Un corps humain, c'est une mécanique pas vrai ? Surtout si ya des pùces improbables. Alors il essaie de faire garrot de ses mains, retenir le plus de ce fluide carmin qui souille les cannelures du sol d'un sillon ferreux. S'il fallait un sacrifice de sang pour le Christ en Jaune, il buvait à sa guise. Un tuyau reste un tuyau, une pompe une pompe. Non ?
Mais il n'allait pas le laisser faire. Ah ça non ! Bordel. La sidération avait été remplacée par un flot d’adrénaline aussi délétère qu'indispensable à la survie du moment.

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Des spores hallucinogènes ? C'est possible mais Vladek est incapable d'avoir une interprétation des faits aussi rationnelles.

"Il faut que vous teniez tous tête à votre ennemi intérieur... Moi je l'ai déjà fait... Chacun son tour..."

Luka lui gueule de se taire pendant qu'il s'acharne à réparer son corps comme un répare un moteur foutu. Il ne fait pas de miracle, mais les mains et le torse couverts de sang, il arrive à stabiliser le Pouilleux. Juste assez pour qu'il tienne sa promesse de les suivre jusqu'à Belgrade. Là-bas, peut-être si on trouve un super toubib... Comme le Docteur Mladik, qui commence à en savoir long sur le corps humain après toutes les expériences dégueulasses qu'il a faites...

Mais tout ça a transformé le mécano. Il se découvre une affection pour le Pouilleux. Ce n'est plus seulement un artefact technologique sur place. C'est devenu un être humain à ses yeux. La carapace de Lukà est-elle en train de se déchirer ? L'ours va-t-il se laisser apprivoiser...

En attendant, la Shmenka-pas morte et les snipers hexuplés se rapprochent.

Est-ce vraiment l'effet de spores hallucinogènes ? Est-ce que cela vaut le coup de miser là-dessus ?

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" Valdek ! " Personne ne l'entend, soufflé par cette criante vérité d'instinct primaire : Le hurlement d’un lynx que l’on égorge à moins que cela ne soit la boiteuse.

Des sextuplés, voilà dont est capable l'emprise, [l'emprise], [l'emprise], ... Ces mots martèlent son crâne, ricochent, rebondissent en tous sens, enfin il reconnaît la voix, Vjekoslava. Elle est encore là, sous une forme ou une autre et le guide. Cela résonne sans fin dans sa tête, de plus en plus en fort. Il doit agir, il doit aider à Olga à ouvrir la boite de Pandore et voir ce que le trèfle nucléaire cache en son sein.

Il court, se heurte à un des six qui veut l’arrêter, le saisi et l'emporte avec lui dans un effort dont il ne se sentait plus capable et ils chutent tous deux comme une clé anglaise dans un massif de fougère géante, qui les englouti et les dévore d’une faim d’ours.

[L'emprise], [l'emprise], [l'emprise]Finalement il est recraché, lavé de toute souillure et revigoré comme s'il a regagné ses vingt ans. Olga et la porte ne sont plus loin, il voit un point lumineux sur le côté mais n’as pas le temps de s’en préoccuper. Une vieille qu’il ne connaît pas se lève à la place de Bosko. Parée de toutes ces dents mais des siennes qu’à moitié, tout comme son visage dévoré par des vers peu reluisants, à la différence de ses plantules devenues luminescentes qui semblent l’attirer. Peut-être espère-t-il que les moustiques se grilleront contre lui, s’il n’est pas consumé par ses jeunes protégées enracinées profondément en lui.

" Six, plus une, moins un. " Adijan compte à haute voix. Il y a peu elle rêvait de liberté, maintenant elle espère juste s’en tirer. Fusils steampunk contre fusil troglodyte, le problème n’est pas le matériel mais le nombre, trop peu et que faire. Deux clans se dessinent, les fuyants et les insensés mais il y a trop longtemps qu’elle fuit elle aussi la réalité. Ses tirs tissent une couverture à la brodeuse.

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Le chaos règne. Détonations, gémissements d'agonisants, hululements de déments, grognements d'ours, feulements de lynx. Lasko doit se faire violence pour ne pas porter les mains à la tête, pour ne pas essayer de tenir le vacarme à l'écart. Le pire c'est qu'il ne sait même plus quelles sont celles qu'il entend réellement et celles qu'il imagine ou celles dont il n'entend que les souvenirs.

Etrangement, c'est le comportement de la troglodyte qui lui sert d'ancrage. Malgré la situation, elle n'a pas flanché et échange des coups de feu avec les apparitions. Un sentiment de profonde honte l'envahit devant sa propre inaction et il dégaine son automatique pour couvrir à son tour la progression de la brodeuse. Pas qu'il pense qu'elle ait une idée particulièrement bonne mais il faut bien mourir de quelque chose et il a pris soin de garder une balle à part pour se ménager une porte de sortie.

Pour l'heure, il se prépare à presser la détente et une grimace convulse son visage alors que la silhouette inhumaine de Shmenka apparait en plein dans sa ligne de mire.

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[L’emprise]

Tambour battant. Cœur de la nouvelle Terre. Cœur de la nouvelle ère. Funeste.

Essence de folie et de haine

Qui se répand dans les veines du monde, l’aspire, l’absorbe et le régurgite.

[L’ennemi]

Olga plisse les paupières face au portail qui ne cède pas d’un pouce. Ses forces de femme monstre ne sont pas celles d’un ours.

Avec ses fers aux pieds cognant au sol comme les sabots d’un satyre, la créature se débat, se démène avec pour seule motivation : la promesse d’un miracle incertain. Vouloir sauver Vladek au-delà de Belgrade avec la plante miraculeuse. Toujours. Y croire.

Toute obsédée qu’elle est, la boiteuse ne prête plus attention aux propos chuchotés, à ce nom de médecin qui ne lui dira rien.

Si la couverture de balles la protège, les détonations la font néanmoins sursauter. Les mains d’un autre fou se joignent aux siennes, et ces mains-là pourront ouvrir le portail, elle en est presque sûre.

Six. Ils étaient six. Désormais, ceux qui restent arborent les visages de ceux qui leur font face comme de parfaits doubles. Des parfaits clones ou jumeaux. Un pour chacun.e.

[Intérieur]

Les arpenteurs des profondeurs sont cernés.

Le Luka armé de charger le Luka à la clef anglaise.

Le Lasko armé de foncer sur le Lasko prêt à fuir.

Et l’égrégore tisse une toile de mots, de reproches, de souvenirs douloureux, de méfaits commis. Coupables, ils le sont tous même s'ils ne le savent plus ou pas encore ! Des voix tellement familières qui résonnent à l’intérieur des crânes, allant jusqu’à s’insinuer dans le cœur des Hommes.

Adijan frémit et continue de tirer : « Tu n’y étais pas ! Tu n’es pas moi !»

Deux de moins.

Olga risque un regard et, les yeux écarquillés, se retrouve face à un visage familier. Ce presque parfait miroir maudit qui la tient par la gorge, tentant de l’étrangler.

«- Poser les charges, on a dit. Encore une fois, tu triches, tu mens, tu te défiles. Tu m’as volé mes souvenirs, ma vie et regardes ce que tu en as fait. Pauvre merde ! Même pas foutue de faire ce qu’on lui demande… Et puis quoi ? Tu vas te remettre à chialer comme tu l’as fait depuis tout ce temps ? Tu me dégoûtes ! Tu ne mérites pas de vivre… Salue notre père pour moi…»

L’emprise se resserre autour du cou, l’étoufferait presque. Un duel s’engage comme le sont les bagarres de cours d’école. Une bagarre de chiffonnières. Cheveux tirés, coups de pieds, et autre joyeusetés. La mêlée s’éloigne du portail, disparaît derrière des branchages. Aiguille contre flingue. Pile ou face.

Nouveau coup de feu. Et une brodeuse, hagarde, aux cheveux hirsutes et les habits maculés de sang qui parvient enfin à s’extirper de l’échauffourée…

Trois de moins.

Les têtes coupées de l'hydre ne semblent pourtant pas repousser.

Pendant tout ce temps, Schmenka observe, s’approche même de la petite bonne femme avant de déclarer avec dégoût, sans pour autant prononcer le moindre mot en l'absence d'une partie de son visage : " Haaa ! Ces dents-là n’iront pas avec les autres ! », pour se détourner vers Luka et Lasko : «Il suffit Lasko, tu n'oserai tout de même pas faire de mal à ta vieille nourrice... Hm ? Offrez-moi donc une dent, et vous serez libres ! Celles du fond-là, elles ne vous sont pas très utiles ! »

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Les balles fusent de partout. Comme Lasko a lâché Vladek pour prendre part aux tirs parmi les colonnes effondrées couvertes de lianes et les marais où poussent les palétuviers blafards qui dégueulent une exuvie noire, le pouilleux est par terre, les genoux sur le béton et le nez dans l'humus, tremblant, ramené à la moitié de lui-même. Au milieu des sifflements des projectiles et des bruits des douilles, il gueule dans le micro de sa radio : "Ici Vladek le Pouilleux pour Radio Frondaisons ! Tout va bien dans le village. La vieille Schmenka complète sa collections de dents. Olga la brodeuse coud sa robe de mariée avec des loques et des toiles de parachute."


Une femme s'avance vers Luka, armée d'un fusil steampunk. Enceinte, vêtue d'une toile grise de prisonnière frappée d'un numéro, maigre et bouleversée. "Tu me reconnais, mécano ? Je suis Časlavka Krasniqi, la vannière du quartier de Mladenovac. Tu m'offrais des bouquets de tiges filetées et de boulons pour me faire rire et me séduire. Tu m'as amenée danser au bal pour la fête des moissons. Tu m'as embrassée. Et puis tout le reste... Mais quand ton boss a dit qu'il fallait me recruter dans "les usines de reproduction", t'as bien fermé ta gueule et tu l'as laissé faire.

Alors bien sûr je ne suis qu'une vision générée par l'égrégore concentrée ici à cause des spores toxiques.

Et si tu me tues, alors votre problème sera résolu. Vous pourrez passer outre et rentrer à Belgrade avec ton pouilleux aux puces d'or.

Et c'est que tu vas faire bien sûr. Un bon coup de clef anglaise sur la tête. Vas-y, je suis prête.

Vas-y, fais-le, et plus personne ne vous obligera à poser ces explosifs, et Olga pourra ouvrir la porte et satisfaire sa curiosité."

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Le doigt de Lasko se crispe sur la détente quand la vieille Shmenka lui parle et il tire par pur réflexe avant d'avoir le temps d'assimiler ce qu'elle disait. La balle va fracasser le crâne d'un ennemi juste à côté de la vieille nourrice et dans la mémoire brouillée du mercenaire le visage de sa dernière victime se mélange à celui de l'enfant abattu dans la forêt et à ceux de dizaines d'autres dont il ne connait même plus le nom mais qui lui semblent tous être ses jumeaux.

Il désigne d'un hochement de tête le corps de la chose qu'il vient d'abattre.

"Il y a là toutes les dents que tu peux vouloir."

Il en dirait plus mais se tait soudainement quand il réalise que son bras droit pend inutilisable à son côté et que la manche de sa veste dégouline d'un fluide visqueux, translucide et parcouru de veines noires. Machinalement, alors qu'il essaye de comprendre ce qui vient de se passer, il fait passer l'automatique dans sa main gauche et se fige quand son bras effleure la boîte pendue à son cou et qu'il se souvient brusquement qu'il a encore une dent à donner.


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Trois enjambés, deux mains, une folie. Les pieds s'enfoncent, s'enlisent dans cette mélasse noirâtre et gluante dont l'odeur est pestilentielle. Une fois la vieille souche enracinée, les extrémités de ses doigts poussent, épousent le rebord de la porte et s’immiscent dans le joint. Les feuilles poussent à vu d’œil, voraces d'emprise. La peau se craquelle et s’épaissit, les muscles crissent, couinent, grincent, claquent et finalement craquent en même temps que la porte.

Des éclats de bois volent accompagnés d'un lourd et épais nuage qui envahit lentement l'espace. Sous la pression contenue, la plaque au trèfle nucléaire a volé à travers la grotte emportant tout sur son passage, comme ce qui y était agrippé. C'est l'automne, les feuilles roussissent, bientôt l'hiver sera là.

Le nuage se répand, coupant la vue à certain, occasion que saisi Adjin pour rejoindre le trio. Un, deux, trois, la tête vole en éclat. Le corps s'enfonce lentement dans le bourbier, un demi regard rêvant encore de liberté fixe Valdek.


De fil en aiguille leur histoire s'écrit sur des petits bouts de tissu, la main de la camarde tisse, brode mais commence à être à court de fil.

[KLING ! KLONG !]

Le martellement d'une clé anglaise ou stigmate d'un présent pas si passé ?

[KLING ! KLONG !]

Bruit des aiguilles du temps qui tournent ou des armes qui vomissent leurs douilles ?

[KLING ! KLONG !]

Une ombre se forme et sort lentement.

[UN, DEUX, TROIS, ...]

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Ah l'esprit embrumé qui peine à pointer le nord. Vladek le mourrant, Olga la Timbrée, la Mauvaise Graine et le Mercenaire Gauche, continuaient de vivre leurs vies, à base de trefle nucléarisé, de grand ancien à gueule de lynx. Un anubis?
Et elle est là. Cette fille qui l'a rendu Homme. Lùka etait tombée sous le charme à l'époque, outrepassant la doctrine belgradite asservissant les femmes. Il faut dire que les dependances agricoles de la vieille ville sont plus souples. La faute à une presence militaire ne pouvant être aufour et au moulin. La faute aussi à cette doctrine qui veut que seules les bonnes pondeuses soient selectionnés. La poitrine riche, le bassin large. La future armée de la Révolution ne peut se compromettre avec des petites têtes rachitiques et la mort funeste des incubatrices designées volontaires.

Il pointe le doigt vers l'apparition, qui ne se cachait même pas d'etre issue de sa psychée tordue. Il gueule.


"Tu devais contribuer à l'Avenir ! Nous donner les moyens de lutter contre la forêt ! Tu n'etais comme moi qu'un engrenage d'un monde plus complexe ! Et tu l'avais compris !"

Qui essayait-il de convaincre ? Lui-même ? La main cherche et fini par se reffermer sur l'Outil. Halluciné ? Il ne sait, c'est fort comode.


"Le bien commun... C'est notre idéal."


Bordel. Il avait devellopé trop d'empathie à être si proche de ces gens chaloupés. Celà avait un effet instable sur son mental, le laissant s'ouvrir à des constats peu agréables.


Se prenant la tête, souffrant clairement, il fini par lancer l'objet du délit. En direction de l'odieuse tourmentrice.

Pile ou face.

Face ou Pile.

Un choc, et il deviendrait ce monstre fascisant pret à sacrifier ses emotions pour le Kollectif.


Un échec, et il serait obligé de faire face à son passé, et aux horreurs qu'il etait pret à justifier.


L'inconscient aura décidé pour lui. Une deviation au dernier moment ? Une precision funeste ?

Et bien...


Un bruit sourd.

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Nag Bdud Ceremony, par Phurpa, des chants bouddhistes tibétains, d'une voix inhumaine et monocorde, de profonds chants de basse qui résonnent à travers la moelle, une muraille sonique transcendante, psychotrope.

KLONG !

Étonnant le bruit fort et minéral que peut faire le choc du métal sur un crâne. Časlavka chute en arrière, son front rouge de sang. L'impact a été suffisant pour lui fissurer l'os sous la peau.

Elle tombe. Étonnant le bruit lourd que fait la chute d'une femme enceinte sur la grande dalle qui les sépare de la porte.

Elle pourrit à toute vitesse, se couvrant de mouches puis d'asticots. Ce n'était qu'un fantôme après tout. La vraie Časlavka est toujours à Belgrade.

Shmenka prend la boîte de Lasko qui contient sa première dent. Elle l'en extirpe et l'incruste dans ses gencives. "Merci petit, fais attention à toi et aux autres, maintenant." Et elle s'écroule à son tour et pourrit comme une charogne en accéléré.

La porte frappée du trèfle nucléaire, de la faucille et du marteau, semble toujours les attendre, cyclopéenne, impavide. Les gigantesques colonnes doriques percluses de lianes et de lierre semblent soutenir la totalité du monde.

Vladek s'aggrippe à Lasko : "Mihaljo, Olga, nous sommes débarassés des fantômes. Allons à Belgrade...

Ne cédez pas à la curiosité et au fantasme... N'ouvrez pas la porte."

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Une belle journée - Nicolas Dick

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Végéter à en devenir végétale, croit-elle. L’impression d’un cauchemar sans fin où les branches s’infiltrent et glissent à travers les pores de sa carcasse ; pour de sa sève, se nourrir à foison comme des stryges assoiffées du sang qui pulse encore. La sensation d’une peau devenue écorce, de cheveux se mettant à pousser, pousser, pousser encore jusqu’à s’emmêler, se divisant pour mieux se ramifier. Pousser ! pousser ! pousser ! Grandir avec cette brûlure incisée sous et sur la chair, s’ancrer de ses racines, pieds lourds d’avoir trop marché pour happer l’indicible rêve. Fleurir enfin, encore au printemps de sa vie, et se couvrir de feuilles, de bourgeons prêts à éclore alors qu’une brise vient souffler sa sérénade se mêlant aux multiples trilles guillerets d’oiseaux bavards. Mélopée ou litanie se mettent à résonner aux oreilles de la femme-arbre désormais réunifiée, connectée à l’originel, libérée de sa condition de simple humaine. Une femme-arbre devenue ou qui deviendra une fantaisiste broderie sur un morceau d’étoffe…

Si le songe éveillé ne rejoint pas la réalité : l’image s’estompe des pensées chahutées.

Olga a peur. Elle a cru mourir, mais croit renaître dans l’étrangeté de l’instant. Ses yeux fixaient jusqu’à présent cette porte obsédante ayant semblé s’entrouvrir dans un terrible fracas. Peut-être est-ce le cas ? N’y avait-il pas là une monstrueuse silhouette nimbée de ténèbres ? Dieu oublié ou horla désespéré ?

[Une ombre frêle et vacillante. L’impasse de l’emprise. Piège à rêves ?]

La voix rassurante de Vladek la ramène pourtant à la raison, cisaillant de part et d’autre la gangue de silence dans laquelle s’enfermaient la brodeuse et son tumulte. Brodeuse encore dépassée par la tournure de cet incroyable périple.

[Changer le monde : est-ce d’abord se changer soi-même ?]

Sa menotte revient se blottir dans celle du radiophoniste, comme on confie sa vie ou lâche prise sans pour autant s’avouer vaincu, car elle a trouvé réponse à sa quête prétentieuse.

Juste de la confiance pour se laisser guider vers cette Belgrade promise, prétendument loin de l’emprise. Bastion de rouages et d’écrous, de clefs anglaises et de vieux soldats fous.

Où on le soignera, et où ils se marieront.

« Je ne voulais ni ne veux te perdre, Vladek… Cette idée m’est insupportable. »

Elle range enfin sa précieuse petite aiguille tachetée d’une rouille ensanglantée, comme une épée qui retourne à son fourreau. Ses prunelles se dispersent entre le mercenaire, le déboulonné, et le sorcier dans un moment d’hésitation.

[Le chemin plus que la destination ? Partons maintenant tant qu’un souffle nous anime encore.]

Et sur un parchemin de pensée tissé par l’égrégore, s’esquisse la broderie d’un trajet dans lequel s’engouffre Adijan, pour mieux pousser les autres à lui emboîter le pas.

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Lasko panse soigneusement la blessure qu'il a au bras. Vu la sève noire qui coulait de la plaie, il a ses doutes sur ses chances de rejoindre Belgrade mais il n'est pas prêt à se laisser aller. Il se concentre sur l'image du fruit d'un arbre aux feuilles d'acier tourbillonnantes autour d'un tronc de lumière. Fin ou commencement.

Les poches de chargeurs vides rejoignent l'humus et la boue sur le sol, vestiges d'un passé qu'il a l'impression d'abandonner à chaque pas.

[Se changer soi même ?]

Il laisse échapper un demi ricanement ironique. Qu'il le veuille ou non, il est parti pour changer rapidement au train où vont les choses. Dans ses pensées, l'image de l'arbre donne naissance à celle d'un ananas de métal cuivré et il se surprend à sourire plus franchement alors qu'il s'accroupit de nouveau pour reprendre Vladek sur son dos.

"Va pour Belgrade, le radiophoniste. Vais te porter sur un bout de chemin, paraît que c'était conseillé par le Christ d'avant."

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s/t, par Jarboe & Helen Money, le chant féminin de Jarboe, aussi désincarné qu'omniprésent, le violon d'Helen Money, parfois fragile parfois massif, le chant et la blessure du cygne dans une seule élégie.

Ainsi les fantômes ont été vaincus. Olga et Mihaljo ont entrevu ce qu'il y avait derrière la porte, et c'était plus porteur de menace que d'espoir.

Alors tout le monde a suivi le mecano vers Belgrade.

Le voyage n'a pas été de tout repos, avec la blessure mortelle de Vladek, avec les dangers de la route, à remonter des profondeurs, à traverser la forêt garnies de fruits explosifs et hantée par une faune grotesque. Mais tous se sont tenus les coudes. Le fusil de Lasko a été d'une grande aide, et Adijan a été une parfaite assistante logistique.

Puis Belgrade se dégagea enfin de la brume. Construite sur des ruines et des ruines, garnies de remparts et de barricades sans cesse pris d'assaut par les arbres. Ils purent rentrer dans la forteresse inexpugnable grâce à l'appui de Lukà. A l'intérieur, des rues étroites et nettes, et des passants affairés. Pratiquement que des hommes. Les femmes ? On ne voit que des vieillardes, des enfants et des handicapées. Beaucoup de bâtiments sont fermés à double tour. Les affiches dégueulent de slogans paranoïaques.

Durant le voyage, Olga a tissé de bric et de broc une robe pour elle et un complet pour son joli-coeur. Le prêtre accepte de les unir au titre qu'"Olga est une handicapée."

Seuls les survivants de cette aventure se joignent à la cérémonie dans une église trop grande pour eux, où des branches percent les vitraux. Vladek est très pâle et se tient à Olga pour ne pas tomber.

Luka, Lasko, Mihaljo et Adijan ont été les témoins. Les deux idiots n'auraient pas rêvé mieux.

C'est comme si l'esprit de Shmenka flottait par là aussi.

Vladek soulève le voile rapiécé d'Olga et l'embrasse avec maladresse, conscient que c'est peut-être un de ses derniers baisers. Son bras se met à diffuser La Bamba. Adijan invite Lasko à danser, il s'y prête de mauvaise grâce, mais finalement, même Luka sautille un peu sur ses pieds en gromellant comme un ours.

Ensuite, le chef de Luka les reçoit tous dans son QG. Il est très heureux de l'expédition, alors qu'il n'y croyait pas des masses au départ, soupçonnant même une tentative d'évasion de la part du mécano. Mais l'apport des nano-puces est au-delà de ses espérances.

"On va faire appel au Docteur Mladik, il va te le remettre sur pied ton Pouilleux et il pourra nous apprendre à nous servir des nano-puces, pour la grandeur des Belgadi...

Mais d'abord, on va te réquisitionner, Adijan. Tu seras parfaite pour rejoindre le camp d'incubation."

Lasko ressent un picotement dans sa nuque, comme une aiguille.

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Lasko conserve son habituel demi sourire pendant toute la cérémonie. Sous sa veste rapiécée, il peut presque sentir ses veines charrier son sang malade et propager ce qui le ronge de l'intérieur à travers tout son corps mais il se sent presque bien. Pour la première fois depuis longtemps, il se sent en paix. Le climat de la ville ne le surprend pas particulièrement ni le comportement du chef du mécano. Une partie de son esprit s'y attendait depuis que Luka a parlé de Belgrade.

"Vous savez, je devrais vous montrer quelque chose avant que vous ne décidiez de l'envoyer dans un camp d'incubation. Les nanopuces ne sont pas la seule chose que nous avons ramené, ça devrait vous intéresser."

Il sort de sous sa veste l'aiguille que la vieille Shmenka lui a confié.

"Vous voyez ça ressemble à une simple aiguille. Mais, attendez un instant..."

Sans cesser de parler ni de sourire, il se rapproche du chef et fouille dans son sac.

"Ah voilà. Juste un gadget que j'ai récupéré .. Donc si j'introduis l'aiguille ici .."

Clic.

[Vous devriez vraiment quitter Belgrade vous savez. Les nanopuces ne les sauveront pas.]

"Dix."

Alors qu'il enlace l'homme dans une étreinte d'ours, Lasko se surprend à regretter que la mécanique qu'il vient d'active soit dépourvue de toute curiosité, qu'elle soit incapable de se demander ou de comprendre pourquoi il a choisi de fermer le circuit à cet instant précis.

"Neuf."

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La fin du voyage. Une longue marche à travers la nature hostile, mutante, prodigieusement difforme où il est si aisé de s’égarer, de s’enliser, de perdre l’esprit à défaut d’un bras ou d’une jambe, si ce n’est la vie. Une nature qui gangrène, dévore, se repaît, s’étend.

Lorsque son œuvre sera achevée... Que restera-t-il ? Qui restera-t-il ?

Des monstres amnésiques sans plus aucune émotion, sans plus une once d’humanité ?

[Qu’est-ce que l’humanité au fond ?]

La fin du voyage. Olga a précieusement cousu tout le long. Pensivement, elle a orné les étoffes de fioritures pour créer des peintures à l’aiguille évoquant des rêves d’enfants, embellissant les songes d’une forêt de camaïeux qu’aucun ne saurait dire d’où lui sont venus ces décors fantasmagoriques sans le moindre stigmate de trèfle nucléaire, sans horla, sans emprise.

Cela ne ressemble pas même à ce qui a pu subsister comme image de cette époque lointaine qu’est l’âge d’or. Juste des arbres humains dont les feuillages ne sont que bulles d’espoir multicolores, pourtant teintées d’une folie douce-amère.

Puis, il y a ce petit paquetage. Tout emmailloté, bien précieux qu’elle a longtemps porté contre son corps comme s’il ne devait avoir froid. Parfois, des pleurs d’enfants… Mais ce ne sont que ces vilains volatiles cherchant de la chair humaine à becqueter, n’est-ce pas ?

Avant de quitter la porte obsédante, profitant que Lasko porte son joli cœur blessé, et quand bien même a-t-elle pressé le pas ensuite : un tout petit être a trouvé refuge entre ses bras. Un pauvre nourrisson oublié, déposé sur un rocher avant que ne meurt la femme en jaune.

« Il sera fort comme son père ! Il faudra lui trouver un joli nom !»

Luka ne lui avait donc pas ôté la vie lors de l’étrange offrande.

Une longue marche qui s’achève à Belgrade la dégradée. Pleine de gravas, et menée d’une main de fer par un graveleux haut gradé.

Olga la bancale est très mal à l’aise. Nulle jeune femme, nul enfant. A qui pourrait-elle proposer ses services pour rapiécer, recoudre, ou faire des jolies choses ? Elle a si peur pour Vladek, pour le bébé qu'elle camoufle, le faisant passer pour un petit ballot de tissus innocent... L’instinct lui dicte qu’il faut garder l’existence de ce trésor bien caché. De plus en plus d’ailleurs, ses yeux observent le déboulonné avec méfiance.

Avant le mariage et pour ne pas faire d’histoire, l'innocent bagage est alors confié à Mihaljo avec de multiples recommandations.

La cérémonie fut néanmoins bien plus magnifique et émouvante que tout ce que son imagination lui aurait permis de concevoir. Même ce premier baiser maladroit qu’elle prolongea tant il lui parût suave et délicieux sans se soucier d’être indécente aux yeux du monde. Et pour cause, son joli cœur n’est pas encore soigné, ni guéri. Alors même si elle se refuse à l’envisager, si le premier doit être le dernier… Comment s'empêcher de le vivre pleinement ?

Les paroles qui se déversent au QG la font frémir. Une fois encore, un tressaillement intérieur. Une fois encore… L’image incertaine d'un père incestueux se mêle au visage du chef, et l’aiguille la démange. Une fois encore, sentiment d'urgence et de vengeance. Qu’elle fait taire. Sûrement n’est-ce rien de mal, qu’elle comprend mal… Qu’est-ce que l’incubation d’ailleurs ? Ce mot ne lui est malgré tout pas inconnu.

Un souvenir frappant lui revient. Celui des mutilés cherchant à s’infiltrer dans Belgrade, prétendument à cause de la faim et du froid, avant de tenter d’empoisonner l’eau sur ordre de Rustovic pour [libérer des opprimés], [faire diversion]. Dans la bouche de ce dernier, cela sonnait étrangement… Certains ne revinrent jamais, comme celui qui vola du pain. Ils avaient raconté de drôles de choses à leur retour, effrayant la jeune femme qu’elle était encore.

Réminiscence fugitive qui, par l’égrégore, se déploie à ceux présents. La tournure la surprend. Un vent de panique la saisit. Prête à faire passer Adijan pour sa sœur au ventre sec, c'est Lasko bientôt métamorphosé, et Luka qui ont pourtant les armes en main.

[Sauver Vladek. Sauver l’enfant… Sauver tout le monde ?]

[Les mutilés pourraient aider ? Me cherchent ! Savent où je suis... Diversion… Radio ?]

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Un long voyage pour s'éloigner, se perdre, s'oublier, tout oublier, les méfaits même ceux par inaction mais aussi son humanité déjà perdue dans des dogmes et des croyances, carcans de l’esprit. Mais l'esprit est assez habile pour avoir créé ce rêve, ce trop long rêve dans lequel il s'est complu durant toutes ces années, dans lequel il s'est enfermé, il s'est protégé de la vérité. Celle qu'il a fuit en même temps que Zagreb, celle de ne pas avoir lutter pour protéger sa sœur, qu'il a délaissé au lieu d'être là présent, de la défendre, de la soutenir, d'être son frère, sa famille. Il l'a laissé se faire ensemencer.

Sa porte s'est ouverte et l'ombre, réelle ou simple jeu de lumière dans la fumé qui en est sortie, lui a rendu cette vérité. Ce souvenir qu'il n'oubliera plus en échange de tout les autres, presque juste qu'au dernier. Une vie oubliée est peu pour une humanité retrouvé. Pour l'envie et le désir d'évoluer, de progresser, de se bonifier, de se changer pour enfin pouvoir peut être changer un jour le monde.


Belgrade, ville en sursis tout comme ces citoyens, rongés petit à petit de l'extérieur et de l'intérieur, semblent vouloir les gober pour les assimiler comme le ferai l'emprise. Mais le vent de douce folie qui les a accompagné jusqu'ici n'a pas fini de souffler.

Les recommandations prodigués sont vite oubliés quand il se retrouve les bras chargés du précieux balluchon gigotant et babillant d'Olga. Une foule de sentiments naissent ou renaissent chez le sexagénaire, l'envie de protéger, de soutenir, d'être frère malgré les années les séparant. D'autant plus que ça futile quête est achevé maintenant. La plante qui nourri est en fait une petite graine que l'on a tous en soit et qu'il faut laisser germé, poussé, grandir et croître jusqu'à devenir un arbre dont on peut se nourrir sans fin de ses fruits. L'amour. Il peut être fou mais il ouvre tant de possible qui peuvent se concrétiser. Il est juste là devant lui et bien vivant chez les amants retrouvés et enfin marié sur un rythme de Lambada pour ne pas changer.

Son cœur ne bat plus en rythme et se sert, ses tripes se vrillent et le plient quand il entend les insidieux propos du père de Belgrade. [Elle ne nous appartient pas. Elle fait parti de nous mais est libre de ses choix.] La rage n'a pas le temps de faire sa place que déjà Lasko a pris les devant et veut s'exécuter.

Adijan pose une main sur l'épaule de ce dernier : « Tu pense que ta mort changera Belgrade, un autre prendra sa place et tout recommencera. Ce combat est peut être à mener sans arme, arrête cette course effréné semé de cadavre, fait la paix avec toi même pour trouver la mort que tu recherche, celle de cette ancienne vie qui te colle encore à la peau. »

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L'apathie, la vision décatie du corps bouffé par les vers avait son effet, son impact sur la pauvre carcasse du méchano dont les certitudes etaient challengés plus que de raison. Morigenant sur chaque pas ces images sinistres, il avait pourtant levé les yeux de sa condition pour le mariage, mù par une curiosité bienveillante.


Tenté d'oublier grace à la musique.


Il était de retour chez lui. Dans le Joyau Belgadi, repoussant l'odieuse forêt avec un zêle qui forçait le respect. Mais elle avait perdu de ses couleurs, la perle grise était un gris sirupeux, qui n’était pas sans rappeler le béton nu des anciennes bâtisses. Le rouge des affiches dominait pour donner de la vie, aussi. Mais comme dit la nature à l'instinct primal: attention, Rouge Danger.


Le reste, ce n’était qu'évidence. Le patron était content, les autres moins. Il était armé, et il lui faudra sans doute faire un choix. Mais en attendant...


"Ah Patron... Pensez bien que j'vous ai pas ramené l'Ajani pour son joli minois."


Une haine des mutilés réponds à l'appel de ceux ci dans la psychée, mais il garde raison pour continuer.

"Ses hanches sont fines, j'ai ramené bien mieux. Ajani la Poudreuse peut remplir nos fusils plutot que décharger nos hommes. Elle me parlait de techniques ancestrales pour obtenir de la poudre tonnerre quand on a rien. Et ils avaient rien, chez les Mutilés. Mais aussi des armes. Des armes braqués sur nous, chef. Belgrade, ils veulent en finir !"


Ah revenir à son garage le tentait, mais le voyage l'avait métamorphosé. Incapable de rester le même passif bourru, il venait en aide à la jeune femme. Mieux vallait charger les fusils que d'obtenir des porteurs, non ?
D'autant que son esprit embrumé n'avait pas compris Lasko et son compte à rebours. Qu'il n'avait jamais eu l'intention de repartir. Si on l'écoutait.

[Le Monde ne peut se sauver de lui-même. Mais on peut gagner du temps.]

C'etait le seul constat qu'il avait gagné du voyage, l'importance de donner du temps au temps.

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Rays of Darkness, par Mono, du post-rock quintessenciel qui migre à fleur de peau du climax émo vers une noirceur screamo et un final noisy, la métaphore des graines de ténèbres où germent, éclosent, vibrent et meurent des êtres en perdition.


Ils sont plusieurs à avoir quitté Belgrade. Luka et Adijan, au moins sont restés. Adijan a un projet secret. Libérer les femmes. Convaincre les hommes, un par un, qu'elles sont plus utiles libres qu'esclaves. C'est une mission dangereuse, une révolution souterraine. Elle espère qu'elle pourra compter sur le soutien de Luka.

Olga, Vladek, Mihaljo et l'enfant, au moins eux, sont retournés au village du Pouilleux. Vladek n'a pas voulu de la médecine de Mladik. A peine avait-il franchi le seuil de son officine qu'il comprit qu'il avait à faire à un fou dangereux. Et quand bien même Mladik aurait eu les moyens de le guérir, la science du toubib s'était forgée dans le sang.

Ils ont traîné Vladek sur un travois, à travers la forêt. Ils l'ont hissé sur l'échelle qui monte à sa cabane.

A l'intérieur, ce qui reste du terminal de radio... et les ronflements énormes d'un ours qui a élu domicile ici pour hiberner.

Vladek part d'un rire idiot : "Mon destin était de mourir de la griffe d'un ours ! Partir de ma cabane m'a épargné cette fin !"

Il demande à ce qu'on le couche dans son lit grinçant, qu'on l'adosse contre l'ours. Il étreint la main d'Olga. Il demande à Mihaljo de poser le bébé sur son ventre.

Il passe la Bamba, mais sa radio est en train de rendre l'âme tout comme lui. La musique est érayée, répétitive.

"Au moins j'aurai vécu. Je ne regrette rien. C'était Vladek le Pouilleux pour Radio Frondaisons. Ceci est ma dernière émission. J'aime Olga, j'aime Mihaljo, j'aime cet enfant. J'aime Lasko, Luka, Adijan et Časlavka.

J'aime toute l'humanité."

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"Neuf."

Lasko a le temps d'adresser un sourire encore plus ironique qu'à son habitude à Adijan. Il a beau avoir la mémoire trouée comme une passoire, il sait exactement ce qui est en train de se passer. Et il a beau considérer que la troglodyte a été une alliée aussi loyale qu'on peut l'être, il doit bien avouer que la protéger n'est qu'une partie de son objectif. Depuis le dernier combat, il sait ce qui lui arrive. Devenir une créature dévorée par l'Emprise ? survivre et servir de cobaye ou d'expérience pour les gars de Belgrade ? les deux possibles ne l'enthousiasment guère, il a choisi une troisième voie.

Pendant que le supérieur de Luka se débat mollement et que la voix désincarnée poursuit son compte à rebours implacable, il a le temps de repousser Adijan plus loin, encourageant les autres à déguerpir. Est ce que ce qu'il va faire va changer quoi que ce soit ? il en doute. Ce n'est pas le but de toute façon, il ne fait que créer une diversion, donner aux autres la chance d'essayer de trouver leur propre voie. Les voix dans son crâne, quelles qu'elles soient, réelles ou imaginaires, présentes ou passées parlent, expliquent, argumentent, supplient, menacent. Les souvenirs reviennent, la vieille Shmenka, le gamin dans la forêt, d'autres encore dont il a oublié les noms.

"Un."

Une dernière parole ? Pourquoi faire. Du tronc de l'arbre flamboyant dont il a si souvent rêvé, au milieu du déferlement de feuilles d'acier qui lacèrent les chairs et les os, un lynx d'ombre et de fumée s'étire, ses mâchoires étirées dans ce qui ressemble à un sourire.

La dernière pensée de Lasko est pour remarquer le silence qui règne enfin dans son esprit.

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Surrender - de l’album Rays of Darkness aussi ;)


****

Une métamorphose n’est jamais chose aisée. Une balle mit fin aux souffrances intérieures du mercenaire. De vie à trépas, il n’y a qu’un pas. Ce trépas que Vladek accueillit bravement sur son dernier lit.

Olga aurait voulu, elle aussi, traverser cette frontière invisible. Cependant, son devoir était ailleurs. Ne restèrent que les larmes. De longs sanglots, et le vide intense que cause l’absence d’un être cher, même s’il réchauffe le cœur par les moments partagés. Souvenirs que l’oubli viendra tôt ou tard estomper.

Les années ont passé. Cahin-caha et clopin-clopant, avec ses creux et ses vagues, la vie se poursuit. Quand l’une coud, l’autre joue de ses pouces verts. Frère et sœur d’adoption et d’infortune. Vieux chnoque et vieille bique qui se chamaillent comme des enfants !

Justement, l’enfant a grandi. Il apprend l’usage des simples et de la broderie. Depuis peu, la curiosité le pousse à comprendre comment fonctionne la dernière nanopuce, précieusement gardée par Olga la radoteuse qui conte ses histoires à dormir debout. En les embellissant, ou en les noircissant. Jamais semblables, mais toujours teintées d’ombre et de lumière. Son joli cœur et Lasko y sont bien souvent portés en héros légendaires. C’est que radio frondaison était célèbre dans le monde entier ! C’est que Lasko n’avait pas son pareil pour tirer sur ce qu’il y a de pire dans cette forêt !

Adijan est tantôt une fière et farouche guerrière, tantôt une intrépide princesse dont bien sûr Luka en est l’amoureux secret et transi, lui fabriquant une foultitude d’objets technologiques pour leur révolution. Un rêve en évolution.

D’autres années ont passé. Le livre de broderie est achevé. Témoignages des stigmates du temps d’avant, fil ténu duquel se décroche la mémoire. Tout est si flou…

L’enfant, lui, est devenu jeune homme. Un adolescent suffisamment débrouillard pour assurer sa survie, et trouver sa place au village. Il aime d'ailleurs beaucoup jouer avec les écrous et les clefs anglaises.

Mihaljo est bien vieux et malade à présent. Olga ne va guère mieux. Des feuilles de nécrose parsèment son corps et tachettent son visage. Les spores imbibées d’emprise ont fait leur ouvrage à l’intérieur pour éclore à l’extérieur. Ils ont eu une plus belle vie qu’ils ne l’auraient espéré, mais le devoir les rappelle à la réalité. Il n’est plus temps d’attendre, plus temps de tergiverser, car l’égrégore leur a dicté le moment. Faire diversion.

Le voyage fut bien long et périlleux jusqu’à Belgrade, mais ils tinrent bon. Guidés par Luka et sa dulcinée, les voilà qui entament leurs derniers pas avant le trépas.

Faire diversion en laissant croire à une infiltration. Beaucoup d’hommes de garde sont pris d’un sommeil très lourd, quand d’autres constatent une potentielle épidémie de dysenterie. C’est que certaines plantes bien dosées pour assaisonner les plats sont souvent un bon remède pour détourner l’attention !

Un étrange compte à rebours résonne alors à travers le vent charriant mille voix. Ils croiraient y entendre celles de Vladek et Lasko dans un écho singulier.

Explosent enfin les charges récupérées par les deux tourtereaux encore dans la fleur de l’âge ! Il leur en aura fallu du courage pour retourner à cette fameuse porte qui leur apparût entrouverte. Qu’a-t-il bien pu réellement s’en échapper ? Rien n’aurait su pourtant détourner la poudreuse et le déboulonné de leur objectif.

Un chaos sans nom règne désormais sur Belgrade. Assez pour que soient libérés les femmes et les enfants.

L’ennemi est partout et nulle part à la fois. La horde des mutilés ? Les sheitanistes ? Les toges jaunes ? Nul ne le sait.

Lorsque la tension redescend et qu’on y voit plus clair, c’est un couple de vieux pris en flagrant délit qui est cueilli à fleur de fusil.

Ces deux-là ne trouvent rien de mieux que de se gausser comme des sales gosses, avant que leurs carcasses ne rejoignent le fossé.

Derrière le mur invisible : Olga a-t-elle retrouvé Vladek pour une danse endiablée sur la bamba ? L'histoire ne le dit pas.

Plusieurs mois ont passé. Belgrade a quelque peu changé de visage depuis que Luka a remplacé l’ancien chef. Toujours en lutte contre l’emprise, toujours en quête de technologies d’une époque révolue, toujours militariste. Néanmoins, elle est désormais gardée par autant de matonnes que de matons.

Quelle que soit la menace grandissante échappée des boyaux putrides de la terre, en cette journée de pluie et d’orage : toutes les radios des Balkans se mettent à crachoter. Larsen et bruit blanc suivis d'une voix qui s’extirpe entre deux grésillements…

« Bienvenue sur Radio Frondaisons sur la fréquence 53.45 ! ici c’est Schmenko la mauvaise graine de bricolo, mais aussi votre animateur préféré pour la seule émission de radio à des clics à la ronde ! »

L’héritage est assuré.

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